© Ambroise Héritier
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Espace fiction La vieille dame et le chat

Par Nadia Boehlen. Article paru dans le magazine AMNESTY n°106, juillet 2021

Je vois d’abord son chat. Pelage blanc et roux tigré, il gambade au bas de la colline qui surplombe le village. Puis elle débouche sur la route de terre. Elle porte un jean droit et large, comme en portent les adolescentes, une veste bleu marine et une écharpe rouge. Elle paraît à la fois frêle et vigoureuse.

 – Il fait froid pour la saison. Ce vent, quelle horreur, je me suis habillée, pourtant ! constate-t-elle en resserrant ses vêtements autour de son corps menu.

– Oui, c’est vrai, en plus le soleil vient de disparaître. Il est à vous ce chat ? Il est joli. La partie blanche de son pelage a l’air très douce. Sourire de la vieille dame.

– Vous vous promenez avec lui ?

– Oui, il a tellement peur des chiens.

– Vous savez qu’il y a des gens qui promènent leur chat à la laisse ?

– Ah oui, ça se fait !

– Bon, je continue ma balade, lui dis-je en tendant la main en direction du chemin forestier. Bon après-midi !

Je longe la clairière où gît la caravane rudimentaire blanche et grise. Comme à chaque fois que j’aperçois le véhicule déglingué, je me demande quel usage en fait son propriétaire. Y dort-il parfois ? Ou l’utilise-t-il comme point de repos pour des travaux sur des terres qui lui appartiennent ? Lorsque j’emprunte le sentier qui mène sur la colline, le ciel s’obscurcit soudain. Peu importe, je veux m’asseoir sur le banc rouge, au sommet, pour contempler les montagnes alentour et la vallée en contrebas. Lorsque je m’y installe, de fines gouttes commencent à tomber. Je hume l’odeur de l’eau qui se mélange à la terre, écoute le son de la pluie qui s’installe.

Le vent est tombé. Le coude du Rhône brille comme de l’aluminium sur le toit des surfaces commerciales aux sorties de la Ville. Comme l’aluminium sur les toits des hangars agricoles.

Le Rhône, aussi droit que l’autoroute qui traverse la vallée. Si droit qu’on en oublie que c’est un fleuve.

Il y a longtemps maintenant, les hommes de ces contrées l’ont tué pour assainir la plaine. Pauvre Rhône, emmuré, endigué. Ils ont même redessiné tes courbes.

Pauvre fleuve, il ne reste de toi qu’une force sourde, un grondement perpétuel, comme une plainte, que l’on entend lorsqu’on s’approche de toi.

Toi autrefois si puissant, si sauvage.

334_36_LadyCar2a.jpg © Ambroise Héritier

Soudain, la vieille dame de tout à l’heure est à nouveau à mes côtés. Elle se tient là, debout, à deux mètres du banc.

– Vous n’êtes plus avec votre chat ?

– Non, il a assez gambadé.

– Il est rentré tout seul ?

– Oh oui, il se débrouille… Nouveau sourire de la vieille, un sourire qui a quelque chose d’enfantin.

– Vous êtes de la région ?

– Oui, j’habite le village… Ça a changé, la vie, c’est plus comme avant. Je viens d’une autre vallée, on était cinq enfants. On ne faisait que travailler, les champs, les animaux, les vignes. Oui on ne faisait que travailler. Je me suis mariée avec quelqu’un d’ici. C’est comme ça que je me suis installée dans le village. On a eu trois enfants. Mais mon mari est mort quand ils étaient petits. Alors j’ai dû descendre habiter en ville, pour trouver un emploi. Il ne m’avait pas laissé grand-chose. Ça fait cinquante ans, je m’en suis sortie, conclut-elle avec un petit rire de revanche.

– Mais vous avez eu d’autres histoires, je veux dire, avec des hommes ?

– Oui, mais vous savez, il n’en reste pas grand-chose à la fin.

– Je vois ce que vous voulez dire. Moi, j’ai eu deux enfants. Avec leur père, ça ne s’est pas bien passé. Et maintenant je vis avec une femme. On est bien ensemble. Les enfants se sont habitués. Ils sont à l’aise avec nous, et de toute façon, ils sont grands maintenant, ils étudient, lui confié-je soudain.

Je m’attends à ce qu’elle secoue la tête, qu’elle s’en aille ou m’assène une remarque désobligeante. Mais elle répond tout de suite :

– Ah, chacun fait ce qu’il veut. Maintenant, c’est plus comme avant, beaucoup de choses ont changé et c’est mieux comme ça.

Cette réponse qu’elle me donne sans hésiter me surprend. Je suis toujours en attente de l’étonnement, de la stupéfaction, d’une résistance ou de commentaires méprisants. Comment cette femme a-t-elle acquis cette sagesse ? Elle qui pourtant a vécu si loin des revendications nouvelles que charrient les villes, celles des communautés immigrées, des groupes racisés, de celles et ceux qui dans leur choix de vie portent comme moi des revendications liées au genre ou à l’orientation sexuelle. Ces voix qui désormais se font entendre, dont le militantisme est démultiplié sur les réseaux sociaux, qui se rallient autour de hashtags catalyseurs ou de causes emblématiques. Est-ce la solitude qui a façonné ses vues ? Je songe à mes amours passées. À deux femmes que j’ai aimées. Je songe à leur originalité de pensée, qui sûrement se nourrissait de leur solitude, de leur besoin irrépressible de solitude et de liberté. Cette solitude qui était comme un terreau vital à leur art ou à leur réflexion. Une solitude qu’elles ne savaient plus comment briser, tant elles s’y étaient installées pour nourrir leur intelligence et leur personnalité singulière. Une solitude qui pourtant les rongeait et, d’une certaine manière, les enfermait. Des êtres dont le regard particulier m’a fait grandir, même si leur élan libertaire m’a fait souffrir, et pour qui je garde gravées en moi de la tendresse et la nostalgie de ce qui aurait pu être. Oui, cette vieille dame et son sentiment spontané que c’est une bonne chose de vivre avec une femme me réconfortent.

Elle me tire de mes pensées en me demandant, curieuse :

– Vous les avez toujours aimées, les femmes, enfin, comment vous avez su que vous les aimiez ?

– J’ai commencé à avoir des relations amoureuses avec des femmes avant d’avoir des enfants. Il me semble que je les ai toujours aimées, oui. Enfant déjà, j’ai eu des amitiés ambiguës. L’amour charnel avec une femme c’est différent, plus intense, plus évident. La douleur liée au chagrin d’amour est la même qu’avec les hommes.

– Vous avez été courageuse d’assumer cette voie. Ce n’a pas dû toujours être évident.

– Oui, c’est vrai…

C’est difficile de rompre avec la destinée à laquelle nous prédispose notre milieu d’origine, de se choisir son propre avenir. Pour moi, ça a été tout un cheminement de comprendre que j’aimais les femmes, mais aussi les hommes, et que je voulais avoir des enfants avec un homme. Récemment, j’ai lu Fille, femme, autre, de Bernardine Evaristo. L’écrivaine anglo-nigériane place le parcours de ses personnages dans le contexte des déterminismes sociaux et de genre, de ce que nous dictent l’orientation hétérosexuelle et le modèle familial hégémonique qui lui est associé. Elle raconte surtout comment ses personnages parviennent à rompre ces déterminismes et à les transcender.

Parmi eux, Amma, Anglo-nigériane homosexuelle ; pendant des années elle monte des pièces de théâtre dans de petites maisons de quartier de Londres. Un jour, elle finit par jouer une de ses pièces dans une institution de la City, le National Theatre. Ou Carole, cette autre fille issue de l’immigration caribéenne qui choisit d’être femme d’affaires alors que son mari décide de devenir homme au foyer lorsqu’ils ont leur premier enfant. Ce livre a quelque chose de merveilleusement entraînant, car il nous présente avec naturel les orientations sexuelles qui dévient de la norme hétérosexuelle, à travers le parcours d’innombrables femmes qui s’émancipent d’un rôle de mère intendante des affaires familiales, qui trop souvent encore leur est assigné. Comme certaines séries Netflix, ce roman a quelque chose de programmatique. Il montre une direction en installant des femmes, qu’elles soient racisées, homosexuelles, bisexuelles et même transgenres, et leurs parcours amoureux riches, multiples et décomplexés, au coeur d’un récit littéraire et dans une posture d’émancipation et de réalisation de soi jubilatoire. Mais en même temps, il y a peut-être quelque chose de superficiel dans ce récit, quelque chose de trop facile dans la fluidité avec laquelle les personnages de Bernardine Evaristo rompent soudain avec des schémas qui les empêchent de grandir. Ou l’aisance avec laquelle ils ignorent les barrières que leur imposent les privilèges, les codes ou les conformismes des milieux qu’ils traversent.

Il y a parfois dans l’optimisme une insensibilité aux souffrances, aux injustices, à la violence, un regard en surface sur l’absurdité de nos existences.

Il y a parfois dans le pessimisme une lucidité mordante sur la nature humaine, sur le sens ou le non-sens de nos vies, à la fois reflet et ferment d’humanisme.

Sourire aux lèvres, je m’enquiers :

– Et vous, vous n’avez pas essayé de refaire votre vie ?

– Non, ça ne s’est pas fait. Les hommes, ils essayaient bien de m’approcher, j’étais encore jeune quand j’ai perdu mon mari. Et je plaisais. Mais moi j’étais celle qui disait non, dit-elle en mimant un geste de mise à distance avec ses mains. Je sortais avec ma soeur, et certains manifestaient leur intérêt. Mais je flairais les embrouilles, alors je disais non. C’était « les enfants d’abord ». Je ne voulais pas que quelqu’un vienne perturber notre équilibre.

– Ah, et qu’est-ce qu’ils sont devenus, vos enfants ? Ils habitent la région ? Elle se met à énumérer leur situation, puis passe à celle de ses petits-enfants. En parlant d’eux, elle se rend compte que même en se concentrant, elle ne se souvient plus de leur lieu de vie ou de leur métier. Elle manifeste un mélange de honte presque enfantine et de peur lorsqu’elle s’aperçoit que sa mémoire vacille. Pour ne pas qu’elle bute à nouveau sur des endroits ou des événements qu’elle ne peut plus nommer, je lui explique mon travail, et ma vie avec les enfants et Valérie.

– Au début, ça n’a pas été facile d’intégrer mon amie à ma vie avec les enfants. On s’entendait bien. Mais les enfants avaient vécu plusieurs années seuls avec moi, alors faire de la place à Valérie, ça n’a pas tout de suite été facile, il y a eu des résistances. Et le fait que c’était une femme, ça a compliqué un peu les choses. J’avais eu d’autres histoires avant elle, avec des femmes aussi, quand les enfants étaient petits. Mais ça ne marchait pas. Avec Valérie, tout a tout de suite été simple, on avait les mêmes rythmes, les mêmes besoins. Au début, il y avait le regard des autres enfants à l’école, le murmure des parents. Mais ça fait dix ans maintenant qu’on est ensemble.

Elle m’interrompt soudain :

– Je n’ai pas serré…

– Pardon ? Vous n’avez pas serré ?

– Oui je n’ai eu personne à serrer dans les bras. Toutes ces années, je n’ai serré personne dans mes bras.

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