Joshua Kiamba utilise des méthodes d'agriculture innovantes pour faire pousser des légumes dans des espaces restreints © Bettina Rühl
Joshua Kiamba utilise des méthodes d'agriculture innovantes pour faire pousser des légumes dans des espaces restreints © Bettina Rühl

L'alimentation: un droit en péril Autosubsistance dans les bidonsvilles

Par Bettina Rühl. Article publié dans le magazine AMNESTY n°107, décembre 2021.
Les mesures liées à la pandémie de COVID-19 ont contribué à affamer encore un peu plus les populations pauvres du Kenya. Or des solutions existent : grâce aux légumes cultivés dans les bidonvilles de Nairobi, on pourrait éviter la catastrophe.

Joshua Kiamba sort précautionneusement un jeune plant d’épinards de son pot et le transfère dans une demibouteille en PET remplie de gravier. Il la dépose ensuite dans un bac de culture d’un type particulier : les plantes n’y poussent pas dans la terre, mais y baignent dans l’eau, à l’intérieur de bouteilles en PET. Ce type de culture se nomme « hydroponie ». Une solution nutritive contenant des minéraux apporte aux végétaux tout ce dont ils ont besoin. « C’est une méthode pratique, vu le peu de place que nous avons ici », explique Joshua Kiamba, qui se décrit comme un paysan passionné d’agriculture biologique.

Deux bacs d’hydroponie occupent une moitié du jardin et dans l’autre, Joshua Kiamba a installé des sacs remplis de terre, où prospèrent épinards, pak choi, sukuma wiki et d’autres variétés locales de légumes feuilles.

Un paysan qui, contre toute attente, ne vit pas à la campagne, mais à Korogocho, un des bidonvilles de Nairobi, la capitale du Kenya. Au milieu de ce dédale d’étroites ruelles bordées de cabanes aux toits de tôle ondulée, son petit terrain est une véritable oasis : ici, le moindre centimètre disponible est exploité pour la culture de légumes. Deux bacs d’hydroponie occupent une moitié du jardin et dans l’autre, Joshua Kiamba a installé des sacs remplis de terre, où prospèrent épinards, pak choi, sukuma wiki et d’autres variétés locales de légumes feuilles.

Détail astucieux : les plantes utilisent non seulement la surface horizontale, mais poussent également à travers les trous percés sur les côtés des sacs ; elles peuvent ainsi croître les unes au-dessus des autres. Ce système permet de récolter une quantité de légumes impressionnante pour un si petit terrain. Joshua Kiamba est un champion de la gestion de l’espace : il utilise le moindre recoin à sa disposition, accroche des bouteilles en PET à la clôture en tôle ondulée qui ceint la parcelle, aux montants du toit en plastique.

Ce qu’il récolte, il le consomme en famille et vend le surplus au marché. Il a aussi planté un peu de maïs au bord du fleuve Nairobi qui traverse Korogocho, et de ce fait, n’a plus besoin d’acheter de nourriture. « Je suis un paysan, comme mes parents, mais eux vivaient à la campagne », se plaît-il à rappeler. Depuis le début de la pandémie de COVID-19, il mesure la chance qu’il a d’exercer ce métier qu’il adore : « ma famille et moi avons toujours eu suffisamment à manger. En matière d’alimentation, nous sommes autosuffisants. »

La créativité, arme de lutte contre la faim

Ce n’est pas le cas de beaucoup de Kenyan·e·s, qui souffrent des conséquences économiques de la pandémie. Leur droit humain à l’alimentation demeure souvent purement théorique. C’est particulièrement vrai pour les habitant·e·s des quartiers pauvres comme Korogocho.

« Les résultats de nos études montrent que 80 % des ménages interrogés ne disposent pas d’un accès garanti à une nourriture appropriée. »Elizabeth Kimani-Murage, chercheuse à l'APHRC

Selon une étude du Centre africain de recherche sur la population et la santé (APHRC), près de la moitié des enfants de moins de cinq ans qui vivent dans ces quartiers sont trop petits pour leur âge. En cause, la sous-nutrition durant les phases décisives de la croissance, comme l’explique Elizabeth Kimani-Murage, chercheuse à l’APHRC. « Les résultats de nos études montrent que 80 % des ménages interrogés ne disposent pas d’un accès garanti à une nourriture appropriée. » La moitié d’entre eux connaissent de graves difficultés et la faim fait partie du quotidien. Leur situation a encore empiré sous l’effet de la crise du coronavirus, révèle une enquête menée par l’APHRC sur un échantillon de familles dans les bidonvilles.

La culture de denrées alimentaires sur de minuscules surfaces au cœur des villes semble une voie très prometteuse pour réaliser le droit humain à l’alimentation. Des initiatives comme « Voices 4 Change » ou l’APHRC souhaitent donc encourager et faire connaître des méthodes de culture créatives adaptées au milieu urbain. À Korogocho, Joshua Kiamba s’apprête à en devenir l’un des principaux ambassadeurs.