Les buissons de Robusta constituent le gagne-pain d’Augusto Salazar. © Knut Henkel
Les buissons de Robusta constituent le gagne-pain d’Augusto Salazar. © Knut Henkel

Alimentation: un droit en péril Les pionniers de l’or vert

Par Knut Henkel* - Article paru dans le magazine AMNESTY n°107, décembre 2021
Le café est l’une des principales denrées commerciales sur le marché mondial. Or, ses grains sont souvent produits au mépris des droits humains et exportés en dessous de leur valeur. Mais les choses pourraient changer : des petits torréfacteurs engagés misent sur des importations directes, des prix équitables et des coopérations.

Augusto Salazar est de nature réservée. Durant la visite du jardin forestier, il se tient un peu en retrait, car ce terrain-ci appartient à sa collègue, Flor Shiguango. L’homme de 53 ans examine çà et là les feuilles des superbes caféiers robusta de près de trois mètres de haut, qui prospèrent entre les bananiers et les arbres fruitiers, à l’ombre des géants de la forêt tropicale. Salazar est un pionnier de la culture du café dans la région d’Archidona, petit bourg situé au cœur de l’Amazonie équatorienne. De temps en temps, il hoche la tête, satisfait. Le chakra de Flor Shiguango, qui s’étend autour de nous sur deux à trois hectares, semble lui plaire.

Pour le peuple indigène des Kichwas, les chakras sont des jardins cultivés en bordure de la forêt pluviale ; ils fournissent presque tout ce dont les familles ont besoin. Quelque 6500 personnes font partie de la communauté kichwa locale, qui dispose de ses propres structures administratives. Depuis 2019, elle est dirigée par une femme. Une première. 

Cette communauté comprend aussi la coopérative de café Waylla Kuri, que préside Augusto Salazar. Waylla Kuri, un nom signifiant « or vert », ne désigne pas seulement les grosses cerises vertes, et pour certaines déjà rouges, dont sont chargées les branches des caféiers, mais tous les produits du jardin forestier. Un chakra typique accueille soixante à cent vingt espèces de végétaux différents. « Les plantes se protègent mutuellement », explique Salazar. Grâce à cette diversité, le jardin est moins sujet aux attaques parasitaires.

Quelque 6500 personnes font partie de la communauté kichwa locale, qui dispose de ses propres structures administratives. Depuis 2019, elle est dirigée par une femme.
Une première. 

Les fèves du robusta, variété sensiblement plus résistante que l’arabica, plus connu et plus cher, sont arrivées il y a seulement une vingtaine d’années en Amazonie équatorienne. Augusto Salazar fut parmi les premiers à planter les arbustes. Le succès de l’entreprise lui a donné raison et a fait école. «Nous n’avions aucune expérience, mais nous avons rapidement réussi à produire un café de bonne qualité», se rappelle Salazar. La denrée est entretemps devenue la principale source de revenus de la communauté. Les membres de la coopérative exploitent chacun·e sa propre parcelle, mais organisent ensemble la distribution des fèves. Salazar produit environ 200 kg de café robusta par année, Flor Shiguango à peu près autant.

 

Problèmes avec le label de qualité

Le projet a retenu l’attention d’Andreas Felsen. Le torréfacteur voyage pour le compte du collectif de café Quijote Kaffee («le café de Don Quichotte») basé à Hambourg. Il est venu pour la première fois ici en 2010. Il cherchait des fèves de robusta pour son expresso et a trouvé dans la coopérative Waylla Kuri un partenaire avec lequel il a souhaité engager une collaboration pérenne. Le partenariat avec Quijote Kaffee est en place depuis 2013. Les volumes achetés n’ont cessé d’augmenter depuis.

À Waylla Kuri, on exige une qualité de torréfaction élevée. © Knut Henkel

Felsen ne jure que par un séchage lent et homogène des fèves. C’est une promesse de qualité. Il n’attache guère d’importance au fait que la production des coopératrices et coopérateurs de Waylla Kuri n’est pas certifiée biologique. «Nous voyons bien que les méthodes de travail sont durables. Elles sont même exemplaires», loue Felsen.

Son collègue viennois, Michael Prem, en est également convaincu. Lui et Felsen se tiennent à côté du torréfacteur, où ils cherchent avec les aumata, nom local des technicien·ne·s du café, comment obtenir le meilleur des fèves. «Waylla Kuri est la coopérative de café la plus écologique que je connaisse», affirme Prem. Il se désole pourtant de devoir commercialiser les grains de café comme un produit conventionnel, et non sous l’étiquette bio. Le problème : la certification coûte cher, trop cher pour les coopérateurs et coopératrices. L’absence de certificat est un obstacle à la vente. Un nouveau label est en cours de discussion et de négociation avec des expert·e·s de la Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ, société allemande pour la coopération internationale) ; un label qui tient compte des critères de durabilité des cultures en bordure de la forêt tropicale.

 

La voie du commerce transparent

Les aumata observent attentivement Felsen et Prem actionner le torréfacteur. Les spécialistes traitent d’égal à égal avec les producteurs et productrices, et paient la livre de fèves aromatiques près d’un dollar de plus que le prix sur le marché mondial. Mais en retour, les torréfacteurs européens exigent une qualité plus élevée.

Le café est souvent vendu en dessous de sa valeur réelle. Les prix ont parfois chuté tellement bas ces dernières années, en raison de la spéculation et de la surproduction, qu’ils ne couvrent plus les coûts de production.

Cette amélioration de la qualité est obtenue par des investissements communs. «Nous avançons les fonds en payant 60% du volume commandé avant la livraison», dit Felsen. Quijote Kaffee a financé les tentes dans lesquelles les grains sont soumis à une dessiccation lente et homogène pour atteindre un taux d’humidité optimal. S’améliorer ensemble, voici la devise du collectif, dont tous les contrats d’achat sont consultables en ligne. En 2019, il a participé à l’initiative sur la transparence «The Pledge» qui regroupe 67 torréfacteurs de renommée internationale sur trois continents. Ceux-ci se sont donné pour but une gestion commerciale plus transparente. Ils communiquent le prix d’achat, l’origine des grains, la qualité du café et les quantités achetées, des informations qui dans la branche relèvent habituellement du secret des affaires.

Mais les prix fixes et la transparence des données commerciales ne suffisent pas, reconnaît Philipp Schallberger, de l’organisation bâloise Schweizer Kaffeemacher*innen, elle aussi affiliée à l’initiative. «Les coûts de production et de transport diffèrent d’un pays à l’autre. Il est de ce fait extrêmement difficile de connaître le contexte dont sont extraits ces chiffres.» Schallberger s’informe donc directement auprès des producteurs et productrices du prix à payer pour les fèves aromatiques. Car le café est souvent vendu en dessous de sa valeur réelle. Les prix ont parfois chuté tellement bas ces dernières années, en raison de la spéculation et de la surproduction, qu’ils ne couvrent plus les coûts de production. Celle-ci rapporte peu. La plupart du temps, l’affaire n’est juteuse que pour les pays qui importent et torréfient le café.

Il en va autrement pour le collectif de café de Hambourg : fait très rare dans la branche, 29 à 34% du prix de vente retourne là où est cultivé le café. Pour les membres de la coopérative Waylla Kuri, cela se traduit par une amélioration de la qualité de vie et de l’éducation ; désormais, ils osent davantage s’engager pour défendre leurs droits. Augusto Salazar est persuadé qu’en l’absence de partenariats internationaux, beaucoup de cultivateurs et cultivatrices auraient abandonné leurs chakras. «Sans des partenaires comme Quijote Kaffee, nous n’aurions pas pu maintenir nos modes de production traditionnels.»

* Knut Henkel est un journaliste indépendant, spécialiste de l’Amérique centrale et du Sud.