© Ambroise Heritier
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Espace Fiction L’évaluation

Par Nadia Boehlen - Article paru dans le magazine AMNESTY n°107, décembre 2021

Yeux bruns rieurs, cheveux châtains presque noirs, voix grave et chaude avec un reste d’accent italien, Lorena est une figure à la RTS. Elle a travaillé comme journaliste à la Rai 2 avant de s’installer en Suisse, en 1997. Elle y est venue par amour, ou peut-être s’est-elle appuyée sur sa compagne d’alors pour s’extraire du milieu romain dans lequel elle évoluait. Ce provincialisme de grande ville du Sud. Le rôle qu’on lui assigne : belle femme, beau mariage, beaux enfants, beaux quartiers. Elle vit son homosexualité de manière clandestine, dans une contorsion intérieure douloureuse. Elle aime les femmes, mais se déclare homophobe, et rejette tout engagement lié à son orientation sexuelle ou à la cause féministe, qu’elle interprète comme une forme de gauchisme méprisable. L’imprégnation de son milieu familial, une représentation aisée, urbaine et établie de la démocratie chrétienne italienne. À la Rai, elle est un faire-valoir et un instrument féminin d’un monde d’hommes ; hormis sa beauté brune, furieusement pétillante, elle n’y apporte rien d’elle, rien de ce qui éclot en elle et qui cherche à s’exprimer.

À Genève, Lorena se construit une culture politique. La femme pour qui elle a quitté son establishment péninsulaire est engagée dans le militantisme LGBTQIA+, comme on dit aujourd’hui pour inclure le plus grand nombre d’orientations sexuelles et d’identités de genre. Elle lui apprend que le féminisme et le mouvement queer ont en commun de chercher à ébranler l’hégémonie hétérosexuelle et tous les avantages indus qui lui sont assortis. Elle lui apprend à se rallier à ces mouvements, comme à tous ceux qui soutiennent des causes progressistes plutôt associées à la gauche. Dans la stabilité de leur lien, elle se fraie un passage dans les sphères ultra-convoitées et protégées de la RTS. Elle ne se laisse pas impressionner par les refus secs lorsqu’elle propose ses services pour les émissions qui lui parlent et qu’elle se verrait animer. Elle envoie des maquettes audio qu’elle crée pour les faire correspondre au format de chaque émission, contacte le service du personnel avec une compilation de sujets réalisés, appelle les producteurs des émissions. Les ressources humaines lui accordent un entretien, pour décréter finalement qu’elle ne correspond à aucune filière d’embauche de la RTS, que ce soit celle de l’info ou de l’animation. Lorena ne baisse pas les bras, continue d’acquérir des contacts, fait la connaissance d’une autre Italienne qui, une décennie avant elle, quand le marché de l’emploi était encore moins segmenté, est passée de l’enseignement à la radio. Elle lui obtient une chronique hebdomadaire. Deuxième partie de soirée, mais déjà sa voix, ce reste d’accent, sublime, et l’originalité de ses chroniques, qui mêlent sujets de société, politique et culture avec des tranches de récits intimistes dans une tonalité nocturne et bleutée, lui attachent une partie du public romand.

En parallèle à son parcours radiophonique, elle coréalise un film, enchevêtrement de portraits de femmes aux prises avec des situations de vie en mutation, des questionnements intérieurs et identitaires, des femmes qui chacune à leur manière – le film est tourné dans trois pays européens – rompent avec des rôles que le murmure social leur impose. Un film qui, dans la forme, préfigure l’arrivée de Netflix et de ses séries peuplées de femmes, de personnages issus de groupes ethniques minoritaires, de l’immigration ou queer. Un film qui, comme ces séries, visibilise des vécus en rupture d’une société organisée (ou qui fait mine de l’être) autour du couple hétérosexuel assorti d’un, deux (l’image la plus enviable) ou trois enfants. Un modèle érigé en panacée qui, trop souvent, voue tant d’individus à la sclérose et à l’enferment, un modèle qui les empêche d’explorer d’autres configurations relationnelles et familiales, et de faire vaciller l’empreinte traditionnelle de nos sociétés. Des portraits de femmes qui parfois malgré elles, puis plus consciemment, se transforment pour façonner à leur tour leur environnement.

La presse critique subtilement le film: le manque d’expérience de la réalisatrice se refléterait dans des lacunes formelles. Tout le monde n’a pas l’aplomb d’émigrer, de se hisser à la RTS, d’y créer des chroniques aussi riches et singulières que celles de Lorena, et de réaliser un film. Relever de telles lacunes rassure ceux qui n’ont pas accompli le quart de son parcours bien qu’ils aient vécu toute leur vie en Suisse.

Pendant des années, Lorena, rétribuée au mandat, n’a pas de salaire fixe. Elle devient une salariée de la RTS à l’orée de la quarantaine. Elle saisit très vite les enjeux liés au web et aux médias sociaux, et suit une formation dans la création de contenus digitaux. Elle comprend avant tout le monde qu’il ne suffit pas de dupliquer le contenu des émissions de manière aléatoire sur les réseaux sociaux. Elle souhaite y prolonger leur durée de vie et leur impact en réfléchissant à la manière de les diffuser.

Lorsqu’un poste de «directeur d’unité» (l’offre n’est pas publiée en langage inclusif) est mis au concours, Lorena maîtrise un large spectre des métiers de Radio-TV: caméra, son, montage audio et vidéo, sujets d’actualité ou thèmes pour des formats magazine. Elle dispose d’une vision stratégique fondée sur l’expérience. Les trois candidats retenus après la première ronde d’entretiens doivent se soumettre à un assessment. Elle en fait partie. La RTS, comme de nombreuses autres entreprises ou organisations, utilise les assessments (on privilégie le terme anglais plutôt que de parler d’évaluation) comme procédé pour sélectionner et évaluer les candidats à des postes de cadre. Le processus est composé de différents exercices, tâches, jeux de rôles et entretiens, qui se déroulent en partie de façon individuelle et en partie avec des examinateurs ou experts externes à l’entreprise. On soumet les candidats à ces tests dans des délais très courts pour analyser leur comportement sous pression. Le processus dure entre un et deux jours et coûte à l’entreprise plusieurs milliers de francs.

Une première partie de l’évaluation se déroule en ligne. Lorena reçoit des informations d’accès à une plateforme. Pendant une demi-journée, elle effectue des tests de personnalité à peine plus sophistiqués que ceux qu’on trouve dans des magazines de psychologie grand public. Ce qui change, observe-t-elle, ce sont le nombre de questions et leurs multiples redondances. Elle y répond sans user de filtres ; elle ne veut pas être engagée comme quelqu’un qu’elle n’est pas. Elle sait très bien que ses réponses refléteront une personnalité créative, analytique et multiple, parfois trop franche, entière et passionnée. Mais elle n’a pas envie d’éluder ou de camoufler ce «trop». Ensuite, elle planche sur une série de suites de nombres ou de figures, à classer ou résoudre selon une logique qu’il s’agit d’identifier rapidement. L’impression de faire des exercices de maths élémentaires, les mêmes que ceux que doit parfois résoudre la fille âgée de 12 ans de sa compagne. Elle s’y astreint, perplexe, songeant à quel point il est réducteur que ces quelques problèmes balancés depuis un site web (d’ailleurs, les assesseurs se sont trompés, elle a d’abord reçu des liens avec des tests en espagnol) reflètent quoi que ce soit de ses compétences ou de son intelligence. La dernière partie des tests écrits comprend la conception d’une ébauche de stratégie pour l’unité que le candidat retenu aura à diriger. La partie de l’assessment qui, selon elle, fait le plus sens. Elle y ébauche les changements qu’elle se verrait insuffler à la Première en dehors des créneaux de l’actualité, avec notamment des magazines culture et société renforcés. Des sujets documentés par des archives et des analyses, auxquels on pourrait se référer dans leur version podcast et web. La journaliste liste des exemples de thèmes possibles. Autant de changements qu’elle introduirait en respectant l’immense savoir-faire et l’expérience des collègues en place.

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Lors de la seconde phase de l’assessment, Lorena fait la connaissance des examinateurs chargés d’évaluer ses compétences en croisant les résultats des tests écrits et des exercices qu’elle fera en leur présence. La journée commence par une ronde de présentations. Le premier expert, lunettes carrées, physique légèrement bedonnant, ennuyeux et sage, se résume. Licence en philosophie et psychologie, une passion pour la salsa qui l’a amené à fonder une école de danse dont il gère toute la partie administrative et comptable, souligne-t-il pour relever le sérieux de l’entreprise, un mariage – la meilleure décision de sa vie, ajoute-t-il gravement – deux enfants, une maison, un jardin. Au tour de l’experte de prendre la parole. Lèvres peintes d’un rouge criard, carré blond décoloré (presque jaune), racines noires, frange de biais improbable et touffue qui se mêle à des lunettes carrées, observe Lorena. Diplôme de psychologie, plusieurs années d’expérience dans différents départements de l’administration fédérale avant de devenir experte indépendante. Un mari, deux enfants, une maison, une passion pour le jardinage de fleurs et la confection de gâteaux sucrés.

Quand vient le tour de Lorena, elle résume son parcours de vie. Rome, la TV, l’arrivée en Suisse, la découverte du militantisme et de la sociabilité queer, son film, les multiples émissions pour lesquelles elle travaille depuis des années, son goût profond de la radio, de la RTS. Ses formations en cours d’emploi dont celle portant sur le digital. Elle aimerait dire aussi, juste pour signifier aux experts que c’est tout aussi respectable que leur maison, deux enfants, un jardin, qu’elle a eu des dizaines d’histoires avec des filles, que chaque fois – enfin, presque chaque fois – qu’elle a couché, elle a aimé, qu’elle aime souvent et intensément. Qu’elle pleure souvent, tout aussi intensément. Mais qu’ainsi, elle se sent vivre. Qu’elle vit avec une femme depuis trois ans, mais qu’elle n’est pas sûre que cette relation durera. Pourtant, au moment d’aborder sa situation matrimoniale, elle se contente de sourire et de mentionner qu’elle vit avec sa compagne et sa fille. Mais peut-être y a-t-il déjà dans ce sourire un peu de dédain pour ce que sont ces experts, leur petite vie bien ordonnée et leur mission qui n’est rien d’autre que de recruter des cadres vertueux et efficaces, peu importe leur créativité ou leurs idées au fond, pourvu qu’ils mettent les employés au rang. Peut-être la mention de son homosexualité, même affichée selon le prisme d’une relation stable, est-elle déjà trop subversive aux yeux des examinateurs. Silence poli de ceux-ci lorsqu’elle se tait.

Avant de passer aux divers exercices de la journée – jeux de rôles et simulation d’une situation de travail – les experts reviennent sur les tests en ligne.

L’occasion pour Lorena de questionner leur pertinence:

– Ces quelques résolutions de suites de nombres ou suites logiques, c’est un peu mince pour déduire les compétences de quelqu’un.

– Vous avez eu des difficultés pour résoudre ces exercices?

– Pour un exercice, j’ai été gênée, car je ne pouvais plus lire l’énoncé une fois que je suis passée à la résolution de l’exercice. Sinon, il me semble que ça s’est bien passé. J’ai fait ce que j’ai pu dans le laps de temps imparti. Mais encore une fois, je trouve curieux que sur la base de ces exercices très succincts, on tire des conclusions sur les capacités professionnelles des candidats. Même si ensuite on croise ces résultats avec les analyses psychologiques ou les exercices de mise en situation.

Hochement de tête pensif des experts, qui ensuite lui présentent le déroulement du reste de la journée. D’abord un jeu de rôle, dans lequel surgit un conflit, puis une situation de crise impliquant plusieurs acteurs.

Pour le jeu de rôle, l’un des experts se met dans la peau d’un collaborateur en colère qui met Lorena face à une situation où il faut résoudre un conflit naissant. Elle ne peut s’empêcher de rire des piètres qualités d’acteur de l’examinateur, qui lui demande:

– Vous riez?

– Je ne ris pas de vous en tant que collaborateur, mais parce que cette mise en scène a quelque chose d’artificiel.

Elle cesse de rire et s’efforce de répondre à l’humeur si mal jouée du collaborateur en colère.

Dans une autre mise en situation, Lorena doit gérer plusieurs étapes d’un conflit qui croît entre hiérarchie et collaborateurs en raison d’une restructuration assortie d’une réduction de postes.

Elle commence par questionner la mesure et le nombre de personnes mises sur la touche. Ce à quoi les assesseurs répondent qu’elle ne peut toucher à l’énoncé de l’exercice ; elle rétorque que c’est justement le genre de décision qu’elle analyserait sous tous ses angles…

Plus elle avance dans l’exercice, plus elle se lasse du caractère absurde de cette mise en situation, qui la conduit à faire mine de prendre des décisions absolument contraires à tout ce qu’elle ferait si elle devait, seule, sans les prérequis fixés par les assesseurs, gérer une situation où planerait une menace de licenciements sur plusieurs collaborateurs. Oui, elle chercherait de toutes ses forces à contester la mesure ou, du moins, à la différer ou la diluer. Elle renonce à protester, mais une fois ou l’autre elle ne peut s’empêcher de soupirer, de remuer sur sa chaise, de laisser vaguement apparaître de l’ennui dans l’expression de son visage.

 

Au terme du processus, les deux experts dressent un rapport d’une quinzaine de pages (il faut bien justifier les milliers de francs que coûte l’exercice) – y compris les nombreux graphiques extraits automatiquement des divers tests en ligne. L’analyse contient des incohérences. Au vu des tests écrits quantitatifs, Lorena serait sous-dotée intellectuellement. Quelques paragraphes plus loin, on lui attribue pourtant une très haute capacité stratégique, analytique et d’abstraction. On déplore qu’elle remette en question certaines tâches ou rechigne à les effectuer quand elles ne correspondent pas à son échelle de valeurs, on relève son langage corporel qui parfois traduit l’ennui face à ses interlocuteurs, on doute de sa capacité à réguler des conflits en raison de sa personnalité tranchée et de cette manière de questionner certaines orientations de l’entreprise.

 

Deux semaines plus tard, on l’informe qu’un homme a été nommé au poste pour lequel elle s’est présentée. Il a une femme et deux enfants. Il n’a jamais travaillé à la RTS, mais a plusieurs années d’expérience comme manager dans la rédaction web d’un autre média. Il a répondu aux tests psychologiques de façon à apparaître comme une personnalité mesurée, n’a questionné ni les données de l’exercice ni le contexte de la décision qui demandait de mettre des dizaines de personnes sur la touche. Il a résolu les conflits « de manière détachée et efficace ».

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