Ladislaus Löb s'est engagé pour que les horreurs de la Shoah ne soient jamais oubliées. © Gamaraal Foundation
Ladislaus Löb s'est engagé pour que les horreurs de la Shoah ne soient jamais oubliées. © Gamaraal Foundation

Suisse Le devoir de mémoire

Par Manuela Reimann Graf - Article paru dans le magazine AMNESTY n°107, décembre 2021
Ladislaus Löb était l’un des derniers rescapés de l’Holocauste en Suisse. Malgré de douloureux souvenirs, il s’était engagé à témoigner pour que l’on n’oublie jamais la Shoah. Décédé il y a quelques semaines, il nous avait raconté peu de temps auparavant le destin des « Juifs de Kasztner ».

«Lorsque nous avons franchi la frontière suisse et enfin retrouvé notre liberté le 7 décembre 1944, nous n’arrivions pas à le croire : nous étions affamés, sales et fatigués d’un long périple constamment interrompu par les alertes aériennes. Nous étions remplis d’espoir, après avoir survécu aux horreurs du camp de concentration.» C’est ce que Ladislaus Löb nous racontait en septembre dernier, lors d’un échange dans son appartement situé au coeur de la ville de Zurich.

Beaucoup de survivant·e·s de la Shoah n’ont plus jamais parlé des épreuves traversées. Cette période de l’histoire européenne est devenue un sujet tabou, le traumatisme était trop grand.

«Ce que nous avions vécu était tellement barbare qu’il m’arrivait moi-même d’avoir du mal à y croire quand j’en parlais à des jeunes, lors de mes interventions dans les écoles.» En hiver 1944, alors qu’il était enfant, il a été libéré du camp de concentration de Bergen-Belsen, où 50 000 personnes ont trouvé la mort. Peu de temps après notre rencontre, Ladislaus Löb, ce retraité à la forte personnalité, à l’esprit agile et doté d’une grande ouverture au monde, s’en est allé, à l’âge de 88 ans. 

Après la guerre, beaucoup de survivant·e·s de la Shoah n’ont plus jamais parlé des épreuves traversées. Cette période de l’histoire européenne est devenue un sujet tabou, le traumatisme était trop grand, et trop douloureux le souvenir de celles et ceux qui n’avaient pas survécu. Pendant plusieurs années, Ladislaus Löb ne se préoccupe plus de ce chapitre de sa propre histoire. «Je voulais simplement vivre, et ne plus penser à ça. Pourtant, avec le temps, j’ai commencé à sentir un profond devoir de mémoire : je devais écrire comment les choses s’étaient vraiment passées», dit-il.

Soixante ans après avoir été sauvé du camp, Löb a écrit un livre, dans lequel il se penche sur ce qu’il a vécu. «Je voulais rappeler le souvenir de celles et ceux qui ne sont pas revenus, et le souvenir de mon père. C’est à son courage, sa bravoure, son humour que je dois d’avoir échappé à la mort. J’aurais aimé lui témoigner davantage de reconnaissance et de respect de son vivant.» Il y aborde aussi le destin méconnu des Juifs et Juives de Hongrie. Et surtout, celui du juriste et journaliste sioniste Rezsö Kasztner, qui en a sauvé plusieurs centaines.

«Les Juifs d’échange»

Ladislaus Löb naît en 1933 en Transylvanie, une région de Roumanie qui a été par la suite rattachée à la Hongrie. Sa mère meurt quand il a neuf ans. Petit garçon déjà, il subit l’antisémitisme, la discrimination et la stigmatisation à l’école. Lorsque l’armée de Hitler occupe le pays, le père et le fils sont forcés d’habiter le ghetto de Koloswar, où règne une misère noire. Pressentant que le pire était à venir, ils se réfugient à Budapest. Peu après leur départ, les familles restées dans le ghetto sont déportées et assassinées à Auschwitz. «En fuyant juste à temps, mon père m’a sauvé la vie.»

DSC_0017.jpg Ladislaus Löb lorsqu'il avait 11 ans. © DR

À force d’insister, le père parvient à rejoindre le groupe de Kasztner avec son fils. Avec lui, 1700 Juifs et Juives hongrois·e·s parviennent à échapper à la déportation vers Auschwitz. Grâce à l’intercession d’un comité d’aide aux Juifs présidé par Rezsö Kasztner, ce groupe ne rejoindra pas les 400 000 autres déporté·e·s à Auschwitz, mais sera conduit dans des wagons à bestiaux au camp de Bergen-Belsen. Ladislaus Löb est alors âgé de onze ans. Bergen-Belsen n’était pas un camp d’extermination comme Auschwitz ou Treblinka, mais un camp d’internement qui hébergeait des « prisonniers et prisonnières d’échange », retenu·e·s en otages pour être échangé·e·s contre des devises, des marchandises ou des prisonniers et prisonnières allemand·e·s.

Bien que la vie y soit très difficile, entre espoir et accablement, les captifs et captives du «camp des Hongrois» connaissent un sort relativement clément, souligne Löb à plusieurs reprises. «Dans les autres parties du camp, des milliers de personnes étaient détenues dans des conditions bien plus épouvantables.» La plupart d’entre elles meurent de maladies, de sous-alimentation ou sous les coups des gardes. Rares sont celles qui retrouvent la liberté à la suite d’un échange. Et pour beaucoup, Bergen-Belsen n’aura été que l’antichambre de la mort qui les attendait dans un camp d’extermination. «Nous vivions nous aussi avec la peur constante d’être déportés à Auschwitz pour y être gazés», témoigne Löb.

Un sauveur controversé

Dans son livre Geschäfte mit dem Teufel [« Un marché avec le Diable », non traduit], Löb décrit méticuleusement les âpres négociations entreprises par Rezsö Kasztner avec l’Obersturmbannführer SS Adolf Eichmann, l’architecte de la «solution finale», la complexité des démarches pour obtenir les fonds nécessaires, la douloureuse question du choix des personnes dont la liberté allait être rachetée.

Les côtés moins reluisants de l’histoire sont aussi abordés, par exemple la préférence de Kasztner pour les prisonniers et prisonnières membres de sa propre famille. «Mon livre décrit les faits tels qu’ils se sont produits», souligne Löb, «et ceci de la façon la plus objective possible.» C’est pourquoi Kasztner n’y apparaît pas comme un personnage doté uniquement de nobles intentions: Löb décrit sa personnalité ambivalente, arrogante et ambitieuse. Après la guerre, en Israël, Kasztner a d’ailleurs été accusé d’avoir collaboré avec les nazis et a été assassiné par un Juif extrémiste. 

«C’est à cause de mensonges, qui ont nourri des préjugés, que finalement six millions de Juifs ont été assassinés.» Ladislaus Löb

Le rôle de Kasztner reste controversé. Mais pour Löb, cet homme sera toujours celui qui lui a sauvé la vie. Grâce à lui, la liberté du groupe de Juifs et Juives hongrois·e·s de Bergen-Belsen a pu être rachetée fin 1944. À ce moment, Löb et son père sont envoyés en Suisse, où le jeune homme fréquente le gymnase avant de faire des études de germanistique. Il devient plus tard professeur de littérature allemande à l’Université du Sussex à Brighton, en Angleterre. En 2017, sa femme et lui reviennent s’établir en Suisse.

Langue contre préjugés

Pourquoi avoir choisi d’étudier précisément la langue et la littérature allemande, celle des nazis, des commandants du camp ? Pour Ladislaus Löb, il est important de ne pas condamner l’ensemble des Allemand·e·s, de ne pas rejeter en bloc la culture allemande et ce qu’elle a apporté à l’humanité. Mais il le reconnaît sans détour: «le fait que je sois finalement devenu professeur de germanistique avait aussi des raisons pratiques. J’ai très bien appris l’allemand en Suisse. Ma carrière professionnelle en Angleterre était donc toute tracée.» Il pourrait aussi invoquer d’autres raisons, plus prestigieuses, pour expliquer pourquoi il en est venu à enseigner l’allemand dans ce pays. «Mais je tiens à dire la vérité. L’honnêteté et l’exactitude sont capitales, en particulier lorsque je raconte ma jeunesse au public. Ce n’est qu’ainsi que je reste crédible.»

L’atrocité du mensonge, le nazisme l’a prouvée: «C’est à cause de mensonges, qui ont nourri des préjugés, que finalement six millions de Juifs ont été assassinés.» Löb s’était engagé pour que cela n’arrive plus jamais. Il pensait pouvoir le faire encore longtemps. Malheureusement, il n’aura pas eu le temps de témoigner davantage.


La Fondation Gamaraal et «The Last Swiss Holocaust Survivors»

La Suisse ne compte plus que quelques survivant·e·s de la Shoah. Pour que cette page de l’histoire ne soit pas oubliée, dans notre pays aussi, des témoins s’engagent. Lectures, conférences, visites dans les écoles, ce devoir de mémoire a récemment pris la forme d’une exposition, «The Last Swiss Holocaust Survivors». À travers des portraits et des récits de rescapé·e·s, elle propose une lecture de l’histoire de l’Holocauste sous une forme individualisée. Les personnes dépeintes sont originaires de différents pays d’Europe et vivent aujourd’hui en Suisse. L’exposition a déjà été montrée dans plusieurs villes et pays, où elle a rencontré un grand succès. Elle a été montée par la Fondation Gamaraal, créée en 2014 par Anita Winter, qui soutient les survivant·e·s de la Shoah et organise des rencontres avec des témoins.

Fille d’un rescapé, Anita Winter lutte depuis des années contre l’oubli et aide les survivant·e·s. Le 17 février 2021, elle a été distinguée par la Croix fédérale du Mérite de la République fédérale d’Allemagne. En 2020, la fondation a mis en place une permanence téléphonique COVID-19 pour pouvoir aider rapidement certain·e·s rescapé·e·s, notamment parce que la situation d’urgence réveillait en eux de terribles souvenirs. Ces personnes pouvaient appeler la permanence et recevoir une aide bénévole.

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