© Rick Bajornas/United Nations Photo
© Rick Bajornas/United Nations Photo

MAGAZINE AMNESTY Peuples autochtones – Résister pour exister Aux origines, il y avait la terre

Propos recueillis par Jean-Marie Banderet. Article paru dans le magazine AMNESTY n°110, août 2022.
Beaucoup d’États nés de la colonisation ont un point commun : des peuples solidement attachés à leurs coutumes, à leurs terres ancestrales, et qui refusent d’être assimilés. Cathal Doyle, docteur en droit international humanitaire, nous donne un aperçu des particularités et des droits spécifiques des populations autochtones.

Depuis 2007, il existe un cadre légal qui définit officiellement les droits collectifs des peuples autochtones. En ce sens, la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones est un outil majeur des droits humains, puisqu’elle inscrit dans le droit international des concepts fondamentaux, comme celui de l’autodétermination. Mais comment définir qui entre dans cette catégorie?

AMNESTY : «Indigène» ou «autochtone» : comment faut-il qualifier ces peuples ?

Cathal Doyle : Cette différence de terminologie est propre au monde francophone ; elle n’est pas vraiment présente dans le contexte anglophone ou hispanophone, où le terme «indigène» n’a pas la même connotation –négative, éritée
de la colonisation– qu’en français. En anglais, le droit international utilise donc le terme indigenous pour identifier certains groupes qui ont des caractéristiques particulières. Mais ces termes génériques font débat : de nombreux groupes préfèrent être appelés par le nom de leur peuple, plutôt que par les mots génériques «indigène» ou «autochtone».

Qui est autochtone ?

Le premier élément à prendre en compte, c’est l’autoidentification: ne doivent être considérés comme autochtones que les peuples qui le souhaitent et le revendiquent.

Sur le plan du droit international, il existe un certain nombre de caractéristiques pour définir ces populations. La liste  n’est pas exhaustive, et il n’est pas nécessaire qu’un groupe réponde à tous les critères. Généralement, on considère  avant tout les groupes qui ont un attachement très fort et ancien à leurs terres ancestrales. Ils ont cette relation que nous appelons «symbiotique» avec leur terre. Pour certains peuples nomades, comme les Roms, l’élément d’appartenance à une terre est moins présent: ils se désignent eux-mêmes plutôt comme une minorité ethnique. Mais cela ne signifie pas que tous les peuples nomades n’ont pas ce lien avec la terre. En Tanzanie, les Maasaï, ou les Samis en Finlande ont un lien très fort avec leurs terres. Ils se considèrent comme indigènes, et remplissent aussi les conditions définies par le droit international.

Ensuite, il y a un sentiment de communauté, d’identité collective partagée, et un désir de les transmettre aux  générations futures afin de perpétuer leur existence. Beaucoup de ces peuples ont un passé colonial et sont  réexistants à l’arrivée des colons, et par conséquent à l’État duquel ils sont citoyens. Avec une exception notoire : les populations  déplacées, qui ne vivent plus sur leurs terres ancestrales. Il est donc important de ne pas être trop normatif sur certains  de ces critères.

Souvent, les peuples autochtones sont aussi reconnus comme tels parce qu’ils ont des coutumes, des caractéristiques  culturelles, sociales ou économiques distinctes. Leur langue peut aussi être un facteur déterminant –mais pas nécessairement, car certaines communautés l’ont abandonnée au profit de celle des colons. Enfin, ces populations  partagent très souvent le fait de se trouver dans une position sociale non dominante, résultat de leur longue histoire de discrimination et d’oppression. Il n’y a donc pas une définition des autochtones. Parfois, les peuples eux-mêmes n’ont pas choisi de s’identifier comme tels en raison de la discrimination raciale à laquelle ils ont été confrontés. La notion de «peuple autochtone» est donc très fluide, avec de nombreuses zones grises. Cette fluidité permet à chaque peuple de décider s’il a quelque chose à gagner en entrant dans cette catégorie, en fonction de ses réalités et ses besoins.

Qu’apporte alors le droit international dans cette définition ?

Il inscrit le droit à l’autodétermination comme un principe essentiel. Et en définissant un cadre normatif, il offre en  quelque sorte une justification pour appuyer les revendications de ces peuples. Des revendications parfois balayées par les États ou d’autres acteurs comme les grandes entreprises, par crainte que les peuples concernés n’obtiennent des droits sur leurs terres ancestrales, et entravent ainsi d’éventuelles exploitations. C’est pourquoi il est parfois si difficile  pour certaines communautés d’être reconnues comme autochtones, comme dans le cas du Pérou : les groupes de  l’Amazonie, plus petits et dispersés, sont reconnus comme indigènes, mais pas ceux de la région andine, qui occupent  un plus grand territoire, plus riche en minerais. Certains États définissent les peuples indigènes selon leurs propres critères, qui ne correspondent pas au droit international. Ils leur refusent la qualité d’autochtones et les qualifient de groupes tribaux pour limiter certains de leurs droits, et parfois même nier leur existence.

Revendiquer son identité indigène semble de plus en plus courant… Est-ce que cette évolution existe aussi sur le plan
du droit ?

On observe un regain identitaire dans la culture populaire, dans la musique, la danse et d’autres arts vivants. Mais aussi
une remise en question de la façon dont les peuples indigènes ont été représentés dans la culture dominante, par  exemple dans les musées d’ethnographie ou d’histoire naturelle. Désormais, des expositions montées par des  autochtones voient le jour au Canada, en Australie ou en Nouvelle Zélande, en rupture avec la muséographie  traditionnelle qui consistait simplement à préserver des objets de leur culture. Certaines de ces reliques et des objets sacrés sont rapatriés depuis d’autres musées.

Sur le plan du droit international, la Déclaration sur les droits des peuples autochtones de 2007 a déplacé le débat, de : «ont-ils des droits?» à «comment garantir le respect de leurs droits?». Ce glissement est visible auprès des acteurs  étatiques et a également un impact sur les entreprises. Il ne se reflète parfois pas encore dans leurs pratiques, mais au moins dans leurs politiques. Bien sûr, une déclaration n’a pas la même force qu’un traité, mais elle offre une protection
morale aux populations autochtones : qui osera ternir son image en niant des droits reconnus officiellement par les Nations Unies ?