Aux côtés de Nahid Taghavi, des activistes d'Amnesty manifestent pour la libération de la militante féministe emprisonnée. © Jarek Godlewski/AI
Aux côtés de Nahid Taghavi, des activistes d'Amnesty manifestent pour la libération de la militante féministe emprisonnée. © Jarek Godlewski/AI

MAGAZINE AMNESTY Aimer malgré tout Jamais sans ma mère

Par Hannah El-Hitami. Article paru dans le magazine AMNESTY n°111, novembre 2022.
Nahid Taghavi est emprisonnée en Iran pour son engagement en faveur des droits des femmes. En Allemagne, sa fille, Mariam Claren, lutte depuis près de deux ans pour sa libération.

Les craintes de la fille de Nahid Taghavi ont malheureusement été confirmées. À l’heure où nous mettons sous presse, nous avons appris qu’elle a été ramenée à la prison d’Evin le 13 novembre. Sur son compte Twitter, Mariam Claren a écrit: «Bien qu'elle n'ait pas terminé son traitement médical, mais la tête haute, ma mère Nahid Taghavi a été contrainte de retourner à la prison d'Evin dimanche 13 novembre. #freenahid #mahsaamini »


«C’était comme un chagrin d’amour, mais en pire, couplé à la panique et à une peur paralysante. » C’est ainsi que Mariam Claren se souvient des premiers jours qui ont suivi l’arrestation de sa mère Nahid Taghavi, en Iran. Pendant des jours, Mariam n’a pu ni manger ni dormir ; elle avait de forts maux de tête et fumait sans arrêt. « J’étais convaincue que ma mère risquait l’exécution », raconte-t-elle.

Mais elle est ensuite passée à l’action et s’est fixé des objectifs. Première étape : informer l’opinion publique de l’arrestation de sa mère. Elle a contacté le ministère des Affaires étrangères allemand, Amnesty International, les médias. Elle a enchaîné les interviews. Soudain, cette femme de 42 ans n’était plus seulement une organisatrice d’événements chez un marchand de vin : elle est devenue militante. Son expérience du marketing s’est avérée utile : « Je me suis dit que je devais commercialiser le ‘produit’ le plus important de ma vie : ma mère. » Nahid Taghavi Nahid Taghavi © DR

Nahid Taghavi est une défenseure des droits humains germano- iranienne, et l’une des nombreuses personnes binationales détenues en Iran. Depuis son arrestation en octobre 2020, elle a été maintenue au secret durant des mois, a subi des tortures et a été condamnée à dix ans de prison lors d’un procès inique pour sa supposée « appartenance à un groupe illégal ». L’état de santé de cette femme de 68 ans s’est rapidement détérioré au cours des deux années passées à la prison d’Evin, à Téhéran. Entre-temps, la fille de Nahid s’est engagée sans relâche depuis l’Allemagne pour sa libération – avec succès. Grâce à une pression internationale massive et aux efforts diplomatiques de l’Allemagne, Nahid Taghavi a obtenu un congé médical en juillet. La lutte pour sa liberté a soudé mère et fille plus que jamais, mais elles restent inquiètes quant à leur avenir.

Quand Mariam Claren pense à sa mère, elle a toujours la même image en tête : elle est assise face à son ordinateur, elle lit et écrit. Aujourd’hui encore, dans sa famille à Shiraz, Nahid Taghavi passe une grande partie de son temps ainsi. Après deux ans de détention, elle a énormément de choses à rattraper : « Pour quelqu’un d’aussi intéressé par la politique qu’elle, c’est comme si une personne affamée recevait enfin de la nourriture », dit Claren. « Elle est sortie et a demandé : ‘Que s’est-il donc passé au Capitole aux États-Unis ?’ Et je me suis juste dit : ‘C’est fou, tu es partie si longtemps’ ».  

Une fibre militante  

 L’engagement politique de Nahid Taghavi a également marqué la vie de sa fille. Chez elles, le mot farsi « siyaset » (politique) revenait sans arrêt. « Je n’arrivais pas à faire la part des choses », se souvient Mariam. « Quand j’étais petite, je disais toujours que ma mère était une politicienne. »

Celle-ci a grandi au sein d’une famille cosmopolite à Shiraz, avec ses cinq frères et soeurs. Au début des années 1970, ses parents l’ont envoyée à Florence, où elle a étudié l’architecture. « C’est là qu’elle s’est politisée », explique Mariam. Sa mère y a rejoint une association d’étudiant∙e∙x∙s exilé∙e∙x∙s, a lutté contre la monarchie en Iran et pour la chute du Shah. « Elle était responsable de la thématique des prisonniers politiques en Iran et a travaillé en étroite collaboration avec Amnesty International en Italie ». À l’idée que sa mère soit elle-même devenue un cas d’Amnesty 40 ans plus tard, Mariam Claren en a la chair de poule.

Mariam est née à Téhéran, mais n’a connu l’Iran que lorsqu’elle était bébé. Au début des années 1980, sa mère a quitté le pays pour l’Allemagne. Le Shah avait certes été renversé en 1979, comme l’avait souhaité Nahid Taghavi, mais ce qui a suivi était encore pire : un régime répressif avec des règles religieuses strictes. « De la fosse aux serpents on est passés à la fosse aux dragons », dit Mariam. « La génération de mes parents s’est tellement battue pour la révolution. Et puis, ce fut une révolution perdue. »

La relation mère-fille est plus forte que jamais © DR

La mère et la fille ont vécu toutes les deux à Cologne pendant plusieurs années, le père de Mariam étant décédé dans un accident de voiture peu après sa naissance. Nahid Taghavi a poursuivi son engagement en exil. Très tôt, sa fille a ressenti les principes de sa mère. « Enfant, ces principes m’agaçaient », confie-t-elle. « Ma mère est une militante pour les droits des femmes. Elle lutte contre le patriarcat. Quand on a 16 ans et qu’on veut ramener son premier petit ami à la maison, ça peut être lourd. » Lors des vacances en famille, les visites culturelles remplaçaient la plage, et sa mère insistait pour la sensibiliser aux injustices du monde dès son plus jeune âge. Un enseignement bénéfique, admet aujourd’hui Mariam Claren, qui a développé une forte conscience de soi et ne s’est jamais laissé faire. « Quand ma mère a été arrêtée, quelque chose s’est réveillé en moi. Je suis devenue une activiste, mobilisant tout ce qu’elle m’avait appris et qui sommeillait en moi. »  

La lutte pour la liberté   

Dès le milieu des années 2000, Nahid est retournée régulièrement en Iran : d’abord pour un ou deux mois par an, puis elle a fini par s’y installer, à moitié ici, à moitié là-bas. Lorsqu’elle retournait en Allemagne, elle résidait chez sa fille à Cologne.

En novembre 2020, elle a voulu revenir auprès de sa fille pour passer la période de Noël avec elle. Cela faisait presque un an qu’elles ne s’étaient pas vues, l’apparition de la pandémie ayant retardé les projets de voyage. « Mi-octobre, nous voulions chercher ensemble des billets d’avion », raconte Mariam Claren. Mais sa mère est restée introuvable pendant deux jours. C’est par son oncle que Mariam a appris que sa mère avait été arrêtée.

« Ma mère répète toujours qu’ils l’ont détruite physiquement, mais pas mentalement »Mariam Claren

« Les premiers jours, c’était l’horreur », se souvient Mariam Claren. Car même si elle se considère comme rationnelle et endurcie, elle reste une fille, forcément inquiète pour le sort de sa mère : « Je me demande chaque jour si j’en ai assez fait. Je suis tellement en colère contre ce qu’on lui a fait. Elle me manque terriblement. » Cela fait quasiment deux ans que Mariam Claren se bat pour la liberté de sa mère. Les cinq premiers mois, elle n’a pas eu le droit de lui parler. Puis, elle a été autorisée à l’appeler presque tous les jours pendant dix minutes. En juillet, le parquet a annoncé de manière inattendue que Nahid Taghavi bénéficiait d’une permission de sortie, mais qu’elle ne pouvait pas quitter le pays.

Lorsque mère et fille se sont revues pour la première fois par appel vidéo, elles ont toutes deux longuement pleuré. Nahid a perdu beaucoup de poids en détention, elle a souffert à plusieurs reprises d’une hernie discale et a développé des troubles du sommeil. « Ma mère répète toujours qu’ils l’ont détruite physiquement, mais pas mentalement », explique Mariam.

Dans la prison d’Evin, où sont surtout détenu∙e∙x∙s des opposant∙e∙x∙s politiques, sa mère a noué des amitiés étroites avec ses codétenues – tout comme Mariam avec leurs familles. « Désormais, nous devons veiller à ce que cette affaire ne tombe pas dans l’oubli », affirme la fille. Car la liberté de Nahid Taghavi n’est que temporaire : huit ans de prison supplémentaires planent sur la famille comme une épée de Damoclès.

Mais même lorsque sa mère pourra reprendre une vie normale, elle ne sera plus jamais comme avant. « Nous avons toujours une relation mère-fille, mais beaucoup d’amitié s’y est ajoutée. » Sa mère est infiniment reconnaissante et surtout très fière. « Elle avait compris qu’avec mon sens de la justice, je ne resterais pas sans rien faire, mais elle ne s’attendait probablement pas à une telle ampleur. »