China Keitetsi Poupée de sang

Article paru dans le magazine «Amnistie!», publié par la Section suisse d'Amnesty International, février 2005
China Keitetsi, 28 ans. Aujourd’hui réfugiée au Danemark,elle a été enfant soldat en Ouganda, élevée comme des milliers d’autres en machine à tuer. Elle était en Suisse en novembre dernier pour la campagne d’Amnesty «Non au recrutement d’enfants soldats». Portrait.

© Bruno Kellenberger © Bruno Kellenberger

Pour un ex-sergent ougandais, c’est un petit gabarit. Assise à une terrasse de café, elle a senti le regard sur ses épaules, se lève pour une poignée de main énergique. Rendez-vous était pris dans une douce ville de Touraine où China passe quelques jours chez des amis, en terrain neutre: son fils, qu’elle n’a pas vu depuis plus de dix ans, vient d’arriver de Kampala. Il est aussi grand qu’elle, à peine plus jeune qu’elle ne l’était lorsqu’elle l’a mis au monde. Elle avait quatorze ans, s’était mise sous la protection du redouté commandant Drago, qui impressionnait les gosses avec ses grosses voitures rutilantes. Mort, depuis, au combat. Au moins sait-elle qui est le père de son aîné. Ces retrouvailles, facilitées par les Nations unies et le Danemark, où elle est réfugiée, China les a espérées et redoutées. De mère, elle a surtout la manie de faire défiler des photos de Moses sur son appareil numérique. Pour le reste, ils chahutent comme s’ils avaient le même âge, jouent au foot. «Dans la rue, on nous prend pour deux copains.»

Sous une casquette à la gavroche, des yeux changeants de chatte. Elle avait neuf ans quand un matin, à l’appel, un instructeur énervé la tire du rang: «Hé, toi, avec les yeux bridés…» Ce sera désormais «China gauche-droite, China au rapport». Elle est restée China. Fière de ce surnom, elle qui, avant l’armée, était si peu de chose qu’on ne l’appelait pas. Elle apprendra à répondre aux ordres par des «Yes, sir», talons serrés. Et encore «Yes, sir», en se soumettant aux désirs d’un nombre de petits chefs dont elle a perdu le compte. «Mon corps a été utilisé comme un morceau de viande qu’on crache après l’avoir mâché, comme ça, vous voyez?» Elle fait le geste de vomir.

Chair à canon docile

China était un enfant soldat comme il y en a au moins 300 000 autres, engagés dans une vingtaine de conflits. De la chair à canon aussi docile que dangereuse. Une «chose» prête à tuer pour défendre son boss, disait d’elle un officier supérieur dont elle fut le garde du corps. Beaucoup de ces enfants sont orphelins ou ont été razziés par une armée rebelle. China, elle, avait fui les coups et les humiliations infligés par une belle-mère et un père violents, sans parler des cruautés de la vieille sorcière qui lui servait de grand-mère. Une famille aux revenus confortables, mais une mère répudiée.

Le récit qu’elle fait de son enfance, dans le livre qu’elle a écrit comme une thérapie*, met quelque peu à mal l’image idyllique de la famille africaine. Il explique aussi, en partie, l’attachement inconsidéré que ces enfants mal aimés portent aux adultes qui les recueillent. Errant à la recherche de sa vraie mère, la petite fille tombe sur un camp de l’armée de Yoweri Museveni, alors en rébellion contre le dictateur Milton Obote. Un camp d’entraînement pour les enfants. Elle veut jouer avec les autres, elle est enrôlée dans une unité de commando spéciale. Elle participera aux combats, jusqu’à la prise de la capitale. Puis, après une tentative ratée de retour à la vie civile auprès d’une mère qui lui est encore trop étrangère, elle rempilera dans les forces ougandaises, désormais au pouvoir.

A quoi pense-t-on quand on a une dizaine d’années, qu’on marche sur une terre rougie de sang, dans des bottes trop grandes et volées à un cadavre d’ennemi ? A rien, à survivre. «On recevait des ordres du réveil au coucher, on avait la tête vide.» Après le combat, après la peur et l’horreur du carnage, venaient la révolte et la colère, savamment entretenues par les adultes. «Cette colère, on ne sait pas la maîtriser. Alors, qu’est-ce que vous faites? Vous la dirigez sur un autre soldat, sur un suspect. Vous prenez un bâton et vous frappez. Jusqu’aux cris, jusqu’au sang. Ces cris, ce sang vous rassasient.»

«Même les chiens ont des droits»

Elle dit que grâce à la psychologue qui la suit, elle a appris à se calmer : «Quand la colère monte, je souris.» Et elle sourit joliment, empoigne ses couverts et s’attaque à son steak comme si elle avait un éléphant dans son assiette. Un caniche vient quémander. China lui donne un morceau de viande et bat des mains de joie avant de dire que le Danemark lui a mis le cul par terre, dans un anglais à peine moins imagé: «Là-bas, si le chien du voisin n’est pas heureux, il faut appeler la police. C’est un bon pays. On n’a même pas le droit d’avoir un couteau de cuisine dans sa poche! Depuis que j’y vis, mon arme ne me manque plus.» Cet AK 47, plus grand que les enfants qui les portent et dont elle dit qu’ils «avaient remplacé notre mère». Elle s’en est servi, et pas seulement pour combattre. «C’était difficile d’être une fille. Des hommes vous insultent et vous êtes un soldat! Alors, vous faites de mauvaises choses parce que vous voulez le respect.» China ne pouvait pas utiliser son arme contre ces officiers supérieurs qui lui disaient le matin au rassemblement: «Sois chez moi à neuf heures.» Mais contre ses pairs, contre les civils, c’était sa seule défense. Y compris contre les femmes que ses yeux et son allure de jeune homme chaviraient.

La militaire raconte dans son livre quelques méprises qui en disent long sur l’identité qu’elle s’était forgée. Il fallait être forte, au moins en apparence, et donc masculine. Etre fille, c’est quoi? «Le boss t’emmène à l’hôpital pour avorter. Tu es allongée, on t’enfonce quelque chose et, quand tu cries, on te met la main sur la bouche, on te dit : «Tu veux mourir?» Je sens encore cette douleur», dit-elle en se touchant le ventre. Quand elle finit par réussir à s’enfuir en bus vers l’Afrique du Sud, enceinte et sous une fausse identité, quelque cinq cents femmes de son âge avaient été regroupées dans une caserne, non loin de Kampala. «Un camp de femmes à qui il était interdit de toucher leur enfant quand elles étaient en uniforme. Les vestes dégoulinaient de lait. Puis elles ont été renvoyées de l’armée. Il faudra un jour demander à Museveni où sont ces filles.» A la sortie de son livre, le président ougandais l’a accusée de mentir et menacée de poursuites. China ne demande pas mieux. Elle a aujourd’hui d’autres armes qu’un Uzi pour se faire respecter. Elle fait campagne contre l’utilisation d’enfants dans les conflits, a rencontré Kofi Annan et Nelson Mandela, participera peut-être à un disque avec des artistes mobilisés par la chanteuse ivoirienne Madeka.

China tire sur son mégot et parle de ses amis morts. «Museveni ne sait même pas leurs noms. On a combattu pour quelque chose, et beaucoup sont morts pour rien.» De l’Ouganda, il ne lui reste que la nostalgie des bananes sucrées de son enfance. A part son frère, traumatisé par les coups, toute sa famille est morte. Ses yeux changent quand elle parle de sa tendresse pour son père adoptif danois. Et changent encore quand elle parle de ce bébé qu’elle a, dans sa détresse, laissé en Afrique du Sud, sa fille dont elle est sans nouvelles depuis 1996 et qu’il faudra un jour rechercher. «Quelquefois, je me sens si vieille... Mais maintenant, je dois être mère.» C’est dit d’un air bravache. Elle porte au cou un coeur en argent sur lequel est gravé d’un côté «Souris quand tu peux», de l’autre, «Pleure quand tu dois». Côté sourire.