Pour Mathieu Chaignat, le football a été une manière d’entrer en contact avec des voisin·e·s dont il ne partageait pas la langue. © Amnesty International / Camille Grandjean-Jornod
Pour Mathieu Chaignat, le football a été une manière d’entrer en contact avec des voisin·e·s dont il ne partageait pas la langue. © Amnesty International / Camille Grandjean-Jornod

Porteuses d'espoir - nos histoires L'accueil comme une évidence

Par Camille Grandjean-Jornod, paru dans le magazine AMNESTY n° 91, Décembre 2017
Sur la porte de Mathieu Chaignat, une pancarte bricolée annonce avec humour: «Ambassade d’Afghanistan, 21h-23h». En réalité, le quadragénaire au regard doux ne compte pas son temps lorsqu’il s’agit d’accueillir les réfugié·e·s logé·e·s dans son village de Tramelan.

C’est lundi, donc football. Sur la pelouse du club local, quelques hommes s’activent sous le regard amical mais exigeant de l’entraîneur bénévole, assistant pastoral de profession, et de Mathieu Chaignat. À chaque jour son activité: volley, français, course à pied... Au final, c’est toutes ses soirées libres que le Tramelot passe avec ses nouveaux voisins. Jusqu’aux vacances. Récemment, lui et son compagnon ont troqué la chambre d’hôtel qu’ils comptaient louer en Valais contre un logement assez grand pour accueillir des petits groupes de requérants d’asile: «C’était la colonie de vacances!»

Maison ouverte

«Chez moi, c’est portes ouvertes, beaucoup savent où est la clé», confie Mathieu Chaignat, qui se rappelle avoir été appelé au milieu de la nuit par de jeunes réfugiés paniqués de voir l’un des leurs ivre. «J’ai un peu l’impression de jouer le rôle du père, surtout pour les plus jeunes.»

Pour celui qui répète avec humilité «ne rien faire d’original», donner son temps sonne comme une évidence. «Avant, c’était le Conseil communal», réplique-t-il. Derrière un calme presque flegmatique se cache en effet un homme hyperengagé dans la vie locale, que ce soit par le biais des scouts, du groupe de jeunes, du cinéma local ou de la politique.

100 réfugié·e·s sous terre

Son engagement auprès des réfugié·e·s commence en 2015, lorsqu’un abri souterrain ouvre à côté de son lieu de travail, le Centre interrégional de perfectionnement (CIP). «C’était invraisemblable: en haut sur le parking, on ne voyait personne», se rappelle-t-il. Frappé par le décalage entre «le monde du dessus, celui des Suisses qui viennent suivre des cours au CIP, et celui du dessous, avec 100 gaillards qui vivent sous terre », il réserve une halle, amène des ballons et invite les réfugié·e·s à jouer au foot. De fil en aiguille, les activités s’étoffent, et une association voit le jour autour d’une dizaine de motivé·e·s. L’objectif: que les réfugié·e·s puissent prendre du plaisir et nouer des contacts avec les Tramelot·e·s.

À l’entendre, l’accueil coule ici de source. Le bourg de 4000 âmes du Jura bernois héberge 200 requérant·e·s d’asile depuis 25 ans et a voté l’ouverture de l’abri supplémentaire à l’unanimité. Aucun accroc à signaler? «Il y en a eu, bien sûr, par exemple quand des réfugiés sont allés à la piscine en slip, sans caleçon de bain.» Et le bénévole constate parfois de la frustration face à une certaine imprévisibilité: «On ne sait jamais s’ils seront 30 ou 3.» Mais il relativise: «À la fin, ça marche toujours. Et on n’est pas là pour leur fourguer absolument des activités, s’il n’y a plus besoin de nous, tant mieux!»

Fierté

Son regard s’anime pour raconter comment certain·e·s ont évolué. Comme ce jeune qui parle maintenant «avec un accent tramelot à couper au couteau» et vient de décrocher une place d’apprentissage. Ou comme Fazel, arrivé illettré, qui rayonnait de joie lorsqu’il a déchiffré son premier mot: «Tramelan».

La veille, six d’entre eux ont couru Morat-Fribourg. Niman a fini 6e de sa catégorie. «C’est incroyable! Et c’est l’un de ces tout jeunes qui n’était même pas majeur quand il est arrivé», raconte Mathieu Chaignat, les yeux brillants de fierté.