Le viol de guerre: une arme silencieuse et bon marché

19 octobre 2010
Le viol comme arme de guerre ? Parlons-en! nous défie Alba Viotto, organisatrice du colloque «le viol comme arme de guerre: une réalité interculturelle et intemporelle» qui s’est déroulé le 16 septembre 2010 à Genève en présence d’une centaine de personnes. Défini comme crime contre l’humanité par les tribunaux pénaux internationaux, ce sujet d’une extrême gravité n’en demeure pas moins banalisé et suscite trop peu de réactions.

«Jeunes, vieilles, les soldats ne trient pas, ils font du chiffre», souligne Marie-Andrée Ciprut, psychologue et ancienne responsable clinique de Pluriels, lorsqu’elle décrit la pratique du viol comme arme de guerre. «Arme silencieuse et bon marché», selon les termes de Sandrine Salerno, la maire de Genève, le viol est utilisé en temps de guerre comme un moyen stratégique pour humilier et déshumaniser. Son emploi systématique a pour but de détruire les femmes physiquement et moralement, et avec elles, la société qui les entoure.

L’ampleur de l’usage du viol comme arme de guerre fait froid dans le dos: au Burundi, par exemple, Amnesty International signale dans son rapport d’octobre 2007 que plusieurs dizaines de victimes de cette forme d’agression sont recensées par semaine, ce qui n’est que le sommet de l’iceberg, puisque la plupart des femmes n’en parlent pas et ne portent pas plainte.

La loi du silence

En effet, le point commun des différentes victimes de ces atrocités, d’où qu’elles viennent, est le silence. La honte, la culpabilité, la peur des conséquences poussent les femmes à se replier sur elles-mêmes, à ne rien dénoncer. Anéanties par le viol lui-même, les femmes victimes de ces sévices sont souvent aussi écrasées par les sentiments d’être responsables de l’honneur de leur famille, de celui de leur société, et de ce fait ne peuvent pas témoigner de leur souffrance de peur d’être quittées par leurs maris, d’être incomprises, exclues, stigmatisées. Dans certaines sociétés, on ne parle pas de ce genre d’agressions sexuelles. Comme l’explique Perpetue Nischimiramana, ancienne journaliste burundaise réfugiée en Suisse, le terme «viol» n’existe pas dans la langue kirundi, ce qui rend l’explication de l’acte de violence plus compliquée. De plus, les agressions sexuelles ne sont pas toujours considérées comme des crimes dans certaines sociétés. Il est donc encore plus difficile de réagir et de pouvoir dénoncer ses agresseurs.

«Bombe à fragmentation»

La femme est la victime première du viol comme arme de guerre, mais toute la société dans laquelle elle vit en subit les conséquences, pendant plusieurs générations. Grossesses non-désirées, enfants stigmatisés car issus de viols, femmes «non-mariables» car considérées comme souillées par l’outrage que l’ennemi leur a infligé, destructions de familles… Ces sévices sexuels, véritables «bombes à fragmentation», pour reprendre l’expression de Betty Goguikian-Ratcliff, professeure de psychologie à l’Université de Genève, détruisent l’ensemble d’une communauté au plus profond d’elle-même, en déchirant tout son tissu social.

Travail des militantes et obstacles

Dans les pays touchés par ce fléau, mais aussi en Suisse, des femmes travaillent au quotidien pour lutter contre cette pratique, mais aussi pour aider les victimes à se reconstruire et à dénoncer leurs agresseurs. Un de leurs buts est d’impliquer les personnes directement concernées dans le combat contre cette arme de destruction massive. Ces militantes irréductibles organisent des activités culturelles pour sensibiliser la population à ce problème, offrent aux victimes des soutiens psychosociaux, des soins médicaux, des accompagnements juridiques, et les aident à se réinsérer socialement.

Mais ces femmes doivent affronter des obstacles de taille. Outre le manque de moyens et parfois de qualifications, elles subissent aussi de fortes pressions sociales car ces femmes courageuses et fortes sont souvent perçues comme désirant remplacer les hommes… Stigmatisées, elles sont de plus exposées à des violences, des menaces, qui touchent parfois leurs familles, comme ce fut le cas de Justine Masika, une défenseuse congolaise des droits des femmes, dont les enfants ont été torturés en son absence, en raison de son engagement. Les autorités locales ne font souvent rien pour protéger ces femmes. Pire, elles leur mettent des bâtons dans les roues en les empêchant de travailler, par exemple en les convoquant très régulièrement dans leurs locaux dans le but de les faire attendre et ainsi de les rendre inactives.

Luttons contre l’impunité!

Cela va sans dire que ces mêmes autorités locales, tout comme le pouvoir national, en font peu pour réduire l’impunité dont jouissent ceux qui ont perpétré ou commandité les viols en temps de guerre. De fait, à ce jour, si des cours pénales ont bien reconnus la culpabilité de certains leaders, trop peu d’efforts ont été faits pour effectivement punir les responsables. Pour ne citer que quelques exemples, en République démocratique du Congo, malgré des procès,l’impunité règne, tandis que «la Cour pénale internationale ne met pas suffisamment de moyens à disposition des victimes pour qu’elles puissent venir témoigner», s’indigne Denise Beutler-Mateso, fondatrice en Suisse de l’Association «Espoir Congo». Le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie (TPIY), depuis sa création en 1993, n’a reconnu que 4 personnes comme responsables de viol comme crime contre l’humanité, parmi les 51 personnes déclarées coupables.

Au Soudan, bien que le président el Béchir soit inculpé de cinq chefs d’accusations pour crime contre l’humanité, dont le viol, il n’a jamais été arrêté et vit donc en totale impunité. Ces résultats sont bien trop maigres. C’est pourquoi les militantes luttant dans leurs pays exhortent chacun·e d’entre nous de leur offrir une protection, la possibilité de diffuser une alerte le plus tôt possible lorsqu’elles sont victimes d’agressions ou d’arrestations arbitraires. Elles nous rappellent que c’est notre devoir à toutes et tous de les soutenir moralement et de les aider à améliorer leurs connaissances, notamment techniques, afin que leur travail soit plus visible.

De plus, les Etats doivent aussi être rappelés à leurs responsabilités. 163 Etats ont signé les Conventions de Genève et leurs protocoles qui précisent que les actes de guerre dont le but est de semer la terreur sont interdits. Les Etats doivent aussi lutter contre l’impunité, la Cour pénale internationale doit mettre plus de moyens à dispositions des victimes de viol de guerre pour qu’elles puissent venir témoigner et obtenir justice. C’est la seule manière pour ces femmes victimes de ce crime contre l’humanité de recevoir réparation.