Nigeria Shell et le delta du Niger, la saga continue

19 novembre 2012
Depuis des dizaines d'années, l'exploitation du pétrole dans le delta du Niger, au Nigeria, est à l'origine d'une pollution de grande ampleur qui touche à la fois les eaux et les terres. Elle entame la capacité des habitants à pêcher et à cultiver la terre, et qui représente un risque pour la santé de la population. Audrey Gaughran, directrice du programme Afrique d'Amnesty International, relate son entretien avec Shell à ce sujet.

Je travaille depuis plusieurs années sur la campagne d'Amnesty International visant à appeler Shell et le gouvernement du Nigeria à se pencher sur les conséquences pour les droits humains de la pollution pétrolière du delta du Niger.

L'échange a porté principalement sur les deux importants déversements d'hydrocarbures qui ont eu lieu en 2008 dans une petite ville nommée Bodo. Au cours du débat, Shell a avancé des arguments tout à fait nouveaux à propos de la catastrophe de Bodo. Comme la plupart des déclarations précédentes de la compagnie sur le sujet, ces nouvelles affirmations ne résistent pas à un examen approfondi.

Les dates avancées ne concordent pas

Les deux déversements de Bodo ont été causés par des fuites des oléoducs de Shell. Dans les deux cas, 10 semaines se sont écoulées avant que Shell se rende sur place et y mette un terme. Shell a déclaré que ces écoulements d'hydrocarbures n'avaient duré que trois et sept jours, respectivement; un «fait» contredit par toutes les données existantes.

Les rapports sur les déversements d'hydrocarbures à Bodo, établis par Shell, indiquent que le premier a débuté le 5 octobre 2008, une date elle-même contestée par les habitants et par l'organe chargé de la régulation par le gouvernement, qui affirment que la fuite s'est déclarée le 28 août 2008. Selon les mêmes documents, les investigations auraient commencé plus d'un mois après, le 7 novembre 2008. À cette date, les hydrocarbures se répandaient toujours dans la nature, comme le montre une vidéo d'enquête.

La seconde fuite aurait débuté le 7 décembre 2008 et les investigations, y compris l'arrêt des écoulements, n'ont eu lieu que plus de deux mois après, entre le 19 et le 21 février 2009.

Pour appuyer cette nouvelle et étrange déclaration - la première de ce type en quatre ans - le représentant de Shell a affirmé que la compagnie aurait interrompu l'écoulement du pétrole dans les tuyaux lorsque les fuites ont été signalées. Si le pétrole ne passait plus dans le conduit, comment se fait-il qu'une vidéo montre le liquide en train de couler le 7 novembre 2008, quand Shell s'est rendu sur place pour réparer l'oléoduc ?

Shell nie la gravité de la catastrophe et prétend avoir nettoyé le site

Les précédentes déclarations de Shell sur les déversements de Bodo ne cadrent pas non plus avec les éléments disponibles. Par exemple, la compagnie a nié qu'une grande quantité de pétrole se soit déversée à Bodo. Mais une évaluation indépendante du taux d'écoulement du pétrole, dont Amnesty International a pu se procurer une copie, a montré que Shell avait largement sous-estimé la quantité d'hydrocarbures répandue lors de la première fuite.

La compagnie pétrolière a également prétendu avoir nettoyé les sites, ce que contredisent les témoignages des habitants et une vidéo qui montre clairement que Bodo est toujours pollué. D'après Shell, les dégâts seraient dus à des fuites ultérieures causées par des actes de sabotage et des vols. Amnesty International a demandé des éléments pouvant étayer ces allégations mais n'a reçu aucune réponse.

Les habitants de Bodo se trouvent dans une situation intolérable. Leurs droits fondamentaux à l'alimentation, à la santé et à un moyen de subsistance sont compromis par la pollution industrielle, mais ils n'ont pas pu obtenir justice au Nigeria. Ils ont engagé des poursuites devant les tribunaux britanniques.

Amnesty International travaille avec des communautés comme celle de Bodo pour équilibrer les forces entre les sociétés très puissantes et les victimes d'atteintes commises par ces sociétés.