« Si lors d’une manifestation pacifique, des actes de violence graves, tels qu’une voiture qui brûle, sont commis, ces actes et les personnes qui les commettent sortent de l’exercice du droit de manifester et peuvent être poursuivis. Mais le droit international est clair : la présence d’actes de violence isolés ne suffit pas à qualifier une manifestation de non pacifique ni à justifier des mesures généralisées. Un rassemblement ne perd sa protection que lorsque la violence est grave et généralisée », rappelle Anita Goh.
Le risque de « casseurs » – constamment invoqué pour restreindre les mobilisations à Genève – n’a pas donné lieu à des interventions ciblées visant à isoler les personnes au comportement violent. Les forces de l’ordre ont au contraire privilégié des pratiques indiscriminées, notamment l’usage de gaz lacrymogènes et la mise en place d’une nasse, qui ont massivement affecté des manifestant·e·x·s pacifiques, y compris des enfants, ainsi que des personnes qui ne participaient pas à la manifestation.
« Malgré un dispositif policier d’une ampleur inédite et un parcours minutieusement établi et respecté, les autorités n’ont pas protégé les manifestant·e·x·s pacifiques ni garanti leur droit de manifester »
responsable de campagne sur le droit de manifester chez Amnesty Suisse
Dans les faits, de nombreuses personnes ont été contraintes d'assurer elles-mêmes leur sécurité, en s’organisant pour s’écarter des épisodes violents, éviter l’encerclement et les gaz lacrymogènes, ou encore venir en aide aux personnes en difficulté.
Une gestion qui pénalise les manifestant·e·x·s pacifiques
Dès l’avenue Giuseppe‑Motta jusqu’à l’intérieur du parc Mon‑Repos, soit pendant près de deux heures, des gaz lacrymogènes ont été utilisés de manière indiscriminée, touchant le cortège et des manifestant·e·x·s pacifiques, sans communication audible de la part des autorités pour la majorité des personnes présentes.
« Les autorités ont une obligation claire : distinguer les personnes qui exercent pacifiquement leurs droits de celles qui commettent des actes de violence. En l’absence de mesures ciblées, ce sont une nouvelle fois les manifestant·e·x·s pacifiques qui ont payé le prix des défaillances policières », rappelle Anita Goh.
Des défaillances déjà identifiées… et répétées
À la suite de la manifestation du 2 octobre 2025, Amnesty International avait déjà dénoncé un usage illégal et punitif de la force et s’est depuis engagée dans un retour d’expérience (« RETEX ») approfondi avec les autorités genevoises.
Dans ce cadre, l’organisation a soulevé plusieurs problématiques structurelles : des défaillances dans la communication et la stratégie de désescalade, des usages problématiques de moyens à létalité réduite, l’exposition de nombreuses personnes non impliquées à la force, une gestion insuffisante des risques et de la prise en charge médicale, un manque de lisibilité du cadre légal ainsi que des effets contre-productifs favorisant des dynamiques d’escalade.
Malgré quelques signaux positifs – notamment avec l’introduction de matricules visibles visant à renforcer la redevabilité et un dispositif policier en retrait sur la majorité du parcours – ces mêmes problématiques se sont à nouveau manifestées le 14 juin.
Une absence de stratégie de protection et de désescalade
Amnesty International relève de nombreux éléments préoccupants :
- des changements de parcours et d’horaires jusqu’à la dernière minute impactant la clarté de la communication au public ;
- des contrôles d’identité et confiscations de masques médicaux dans les sacs en amont de la manifestation ;
- des dispositifs entravant l’accès au cortège et empêchant des voies de sortie sécurisées sur le Quai Wilson et le quai du Mont-Blanc ;
- une absence de dispositif policier dédié au dialogue avec les manifestant·e·x·s ;
- des sommations et ordres de dispersion inaudibles ou non communiqués à l’ensemble du cortège ;
- l’usage de gaz lacrymogènes de manière indiscriminée au lieu de mesures ciblées visant des personnes au comportement violent ;
- une nasse de près de dix heures.
Ces pratiques contreviennent aux principes fondamentaux encadrant le maintien de l’ordre dans le cadre de manifestations pacifiques, qui imposent de privilégier la communication, la désescalade et des interventions ciblées.
Une nasse préoccupante au regard des droits humains
Une nasse ayant concerné plus de 200 personnes pendant toute la nuit – dont des passant·e·x·s et des employé·e·x·s d’une buvette – a été mise en place à la fin de la manifestation.
Si ce type de mesure peut exister en droit, elle constitue une privation de liberté qui doit rester exceptionnelle, strictement nécessaire, proportionnée et ciblée. Elle ne peut être utilisée qu’en dernier recours pour contenir des personnes violentes et doit permettre un tri rapide des personnes – en particulier la sortie des personnes non impliquées ou vulnérables – ainsi que garantir des conditions matérielles dignes, notamment l’accès à de l’eau, à des sanitaires et à des soins.
Au vu des informations disponibles – durée prolongée, absence de tri rapide et conditions matérielles insuffisantes – cette nasse soulève de sérieuses préoccupations au regard des droits humains et pourrait constituer une privation de liberté arbitraire, voire un traitement dégradant des personnes concernées.
Une incapacité à isoler les personnes violentes
Amnesty International souligne qu’aucune stratégie effective ne semble avoir été mise en œuvre pour isoler les personnes commettant des actes de violence et protéger le reste du cortège.
Dans ce contexte, le rôle du service d’ordre des organisateur·rice·x·s a été déterminant pour limiter les tensions et éviter des confrontations.
« Sans ces interventions, la situation aurait probablement été encore plus grave. Il n’est toutefois pas acceptable que les autorités délèguent la protection des manifestant·e·x·s pacifiques à des civil·e·x·s sans formation », constate Anita Goh.
Les autorités doivent changer d’approche
Amnesty International appelle les autorités genevoises à revoir en profondeur leur stratégie d’encadrement des manifestations, en s’appuyant sur les principes rappelés en mai 2026 : protection active des manifestant·e·x·s pacifiques, communication claire, désescalade visible et compréhensible, et usage strictement nécessaire et proportionné de la force.
« Les forces de police doivent protéger l’ensemble de la population, y compris les personnes qui s’expriment pacifiquement dans la rue. Les actes de violence doivent être traités individuellement : ils ne sauraient justifier des mesures collectives disproportionnées. Cette exigence est au cœur du mandat des forces de l’ordre », conclut Anita Goh.