Bent Janussen manœuvre prudemment son bateau pour contourner l’iceberg. Il remonte une bouée et enroule la corde dans un treuil électrique à l’arrière. « Quelle galère, les requins ont encore tout mangé », dit-il en montrant quelques anneaux métalliques auxquels étaient fixés ses hameçons. Dans le sud du Groenland, dans les fjords autour de Narsaq, les requins ont toujours été les ennemis naturels des pêcheur·euse·x·s. Ils n’ont jamais été aussi nombreux que ces derniers temps. « Une conséquence du réchauffement climatique ? » s’interroge Bent Janussen. Autour de son embarcation, le paysage est sauvage : des côtes rocheuses, surmontées d’un ciel gris plomb, des centaines d’icebergs à la dérive.
Il prend sans cesse ses jumelles pour guetter les phoques, dont la viande est une spécialité locale. « À Narsaq, beaucoup de gens vivent encore de la pêche et de la chasse, comme nos ancêtres », explique-t-il, lui-même issu du peuple des Inuits.
Plus de 53 fois la taille de la Suisse, l’île arctique du Groenland – recouverte à près de 80 % d’une calotte glaciaire – reste l’une des dernières régions de la planète largement inexplorées. À peine 70 localités, exclusivement situées le long des côtes et accessibles uniquement par bateau ou hélicoptère, sont habitées en permanence par quelque 56 000 habitant·e·x·s.
Sous cette nature sauvage se cache un véritable trésor. Les régions de l’île libres de glace recèlent des gisements de 25 des 34 matières premières classées comme « critiques » par l’Union européenne. Parmi elles, des terres rares comme le graphite, le tantale, le béryllium, le zirconium et le cobalt. Des ressources considérées comme indispensables aux technologies « vertes » ainsi qu’aux industries de haute technologie, de l’armement et spatiale.
Dépendance envers la Chine
Jusqu’ici, plus de 80 % des matières premières provenaient de Chine, Pékin détenant un quasi-monopole sur les terres rares. Les ressources minières du Groenland représentent une alternative pour réduire cette dépendance. Est-il envisageable d’exploiter des mines du fragile écosystème de l’Arctique sans nuire à l’île et à ses habitant·e·x·s ?
Depuis le début de son deuxième mandat, le président américain Donald Trump a menacé plusieurs fois de vouloir s’emparer du Groenland. L’île appartient au Danemark, mais jouit d’une large autonomie. L’Union européenne et de nombreux pays de l’OTAN lui ont récemment apporté leur soutien.
Pour Bent Janussen, la situation est claire : « Nous ne faisons pas confiance [aux États-Unis], connaissant le sort des autochtones américains et les discriminations dont les Inuits d’Alaska sont victimes. »
Le pêcheur sait de quoi il parle : un projet minier est en construction à deux pas de chez lui. L’entreprise australienne Greenland Minerals veut extraire des terres rares sur le plateau de Kvanefjeld, en périphérie de Narsaq. « Ce serait notre condamnation à mort », estime-t-il. La poussière provenant de la mine à ciel ouvert contaminerait les fjords et les poissons, les pâturages pour les rennes et les moutons, et finalement les humains. Sur le plateau, les terres rares sont mélangées à de l’uranium hautement radioactif. Il est impossible de les extraire sans libérer cette matière toxique.
Les gisements dans la région de Kvanefjeld sont connus depuis longtemps. Explorée la première fois dans les années 1950, une galerie a ensuite été creusée à la fin des années 1970 pour prélever de l’uranium. Fermée en 1985 après la décision danoise d’abandonner le nucléaire, son entrée a été murée. Or, en 2007, Greenland Minerals a acquis une licence d’exploration pour Kvanefjeld contre la promesse de respecter des normes strictes et de créer 200 emplois.
Faire plier les oppositions
Des expert·e·x·s confirment les craintes du pêcheur : les déchets miniers radioactifs pourraient contaminer les eaux et l’agriculture. De nombreux·ses habitant·e·x·s de Narsaq redoutent les conséquences. La résistance contre les projets miniers a donné naissance au mouvement Urani Naamik (Non à l’uranium), qui a fait des émules sur toute l’île. La question s’est même invitée dans les législatives de 2021. Après sa victoire, le parti de gauche et écologiste Inuit Ataqatigiit a inscrit dans la loi l’interdiction nationale de l’exploitation minière de l’uranium et des forages pétroliers offshore.
Greenland Minerals, entre-temps rebaptisée Energy Transition Minerals, avait alors porté plainte devant un tribunal d’arbitrage au Danemark contre le Gouvernement groenlandais, tentant ainsi de le contraindre à modifier sa politique. La société, détenue en partie par le groupe minier chinois Shenghe, réclame près de 10 milliards d’euros d’indemnisation pour les investissements déjà réalisés et le manque à gagner, intérêts compris. Cette somme représente près de dix fois le budget annuel du Groenland, alors que les coûts d’exploration de l’entreprise ne devraient s’élever qu’à 90 millions d’euros. Cette dernière ne prend aucun risque : les frais de justice sont pris en charge par Burford Capital, une société cotée en Bourse spécialisée dans le financement des litiges. En cas de succès, le cabinet d’avocats recevra une part de l’indemnisation.
Energy Transition Minerals recourt au Mécanisme de règlement des différends entre investisseurs et États. Initialement conçue pour protéger les entreprises étrangères contre l’expropriation par les États hôtes, cette procédure est de plus en plus utilisée pour poursuivre en justice les gouvernements qui ont durci leurs lois environnementales après le début des explorations minières. Selon une analyse du groupe de réflexion Transnational Institute à Amsterdam, les tribunaux d’arbitrage statuent souvent en faveur des investisseurs, imposant aux États et aux contribuables de verser de lourdes indemnités.
Le directeur général de l’entreprise, Daniel Mamadou, justifie cette procédure : « Nous comprenons que le Gouvernement groenlandais ait promis, pour des raisons politiques, de mettre un terme à ce projet. Ce n’est pas un problème en soi, mais il s’agit ici d’une expropriation et nous avons droit à une indemnisation. » Le Gouvernement groenlandais voit les choses différemment : l’entreprise aurait certes obtenu une licence d’exploration, mais pas de concession d’exploitation.
Mauvaises expériences
Energy Transition Minerals dispose-t-elle d’un permis d’exploitation ? Ce sera à un tribunal ordinaire groenlandais de trancher, selon la décision rendue par un tribunal d’arbitrage au Danemark en octobre 2025. Les juges danois pourront ensuite statuer sur le montant de l’indemnisation.
L’entreprise conserve un bureau à Narsaq. Des centaines de carottes de forage contenant terres rares, uranium, zinc et sodalite se trouvent encore dans son entrepôt. « Il y a aussi des partisans de l’exploitation minière qui pensent que l’on peut organiser l’exploitation de manière à ne pas nuire ni aux personnes ni à l’environnement », explique Pavia Rohde, originaire de Narsaq et employé chez Greenland Minerals. « La ville a besoin d’un avenir, nous ne pouvons pas tourner le dos au progrès. »
Les opposant·e·x·s à la mine restent sceptiques. « Elle serait certainement bonne pour les affaires, concède Aviaja Jensen, qui travaille au bar de l’Arctic Café à Narsaq, mais le risque de dommages environnementaux est trop élevé. »
Le gouvernement actuel n’est pas totalement opposé à l’exploitation minière, mais exige des normes environnementales strictes. Dans le cas de Narsaq, il a déclaré vouloir maintenir l’interdiction d’exploitation. « Nous avons mené une procédure de consultation publique et nous nous engageons à respecter la volonté du peuple », déclare Naaja Nathanielsen, ministre des Ressources naturelles, de l’Économie, de l’Énergie, de la Justice et de l’Égalité. « Nous devons tirer profit de nos ressources minérales, mais pas au détriment de la population. » Actuellement, le Danemark contribue à environ la moitié du budget du Groenland, soit 500 millions d’euros par an. Les recettes issues de l’exploitation minière pourraient aider à progresser vers une plus grande autonomie. « Nous ne voulons pas devenir un grand pays minier », précise la ministre. Trois à cinq mines suffiraient pour « pouvoir payer nos factures ».
Pression sur le gouvernement
Deux mines sont actuellement en exploitation sur l’île : celle de Lumina Mining, qui exploite de l’anorthosite près de Kangerlussuaq, et celle du groupe canadien Amaroq, qui extrait de l’or vers Nalunaq. Des concessions d’exploitation ont également été accordées à la société Tanbreez pour des terres rares à côté de Qaqortoq, ainsi qu’à GreenRoc pour une mine de graphite à Amitsoq. Les deux sociétés pourraient commencer l’exploitation dans deux ans.
« Nous avons besoin de l’exploitation minière si nous voulons devenir indépendants du Danemark », déclare Malik Rasmussen, directeur de 60°North, la plus grande entreprise du sud du Groenland, spécialisée dans les services aux sociétés minières. « La pêche et le tourisme ne rapportent pas assez pour maintenir les normes sociales élevées auxquelles la population est habituée. » L’exploitation minière nécessite un savoir-faire local. « Les conditions sont plus difficiles que dans la plupart des autres pays, toute infrastructure doit être acheminée de loin, ce qui coûte extrêmement cher », explique-t-il. Sur le plan social, beaucoup d’Inuit·e·x·s se sentent marginalisé·e·x·s et méprisé·e·x·s, nourrissant une rancœur envers le Danemark. L’ancienne puissance coloniale, arrivée sur l’île pour la première fois en 1721, contrôle toujours la politique étrangère, la justice, la défense et la police.
Trump au Groenland
60°North effectue des forages d’essai dans le fjord de Kangerluarsuk, qui s’enfonce dans les montagnes du sud du Groenland. Des parois rocheuses s’élèvent à pic au-dessus de l’eau. C’est dans ce paysage rude que la société américano-australienne Tanbreez prépare l’exploitation de terres rares. « C’est l’un des plus grands gisements en dehors de la Chine », explique Greg Barnes, géologue pour la compagnie.
Greg Barnes a travaillé partout dans le monde avant de s’installer au Groenland dans les années 1990. Malgré la richesse des gisements sur l’île, il a longtemps eu du mal à trouver des investisseurs pour l’exploitation minière. En 2019, alors âgé de 76 ans, il avait prononcé un discours sur les richesses minérales du Groenland devant Donald Trump à la Maison-Blanche. Le président américain a ensuite proposé au Danemark d’acheter l’île. Depuis, les défenseur·e·x·s de l’environnement lui reprochent d’avoir éveillé la convoitise des États-Unis.
Tanbreez prévoit de construire un quai juste en face du gisement, dans le fjord, d’où le minerai sera transporté par bateau vers les usines de traitement aux États-Unis et dans l’Union européenne. « Ne pas avoir d’infrastructures ni de main-d’œuvre qualifiée pour exploiter de telles usines est une chance pour le Groenland », défend la militante écologiste Grethe Nielsen à Qaqortoq. « Peut-être que nos enfants et petits-enfants pourront encore vivre ici. »