Regards croisés
Parole à la Terre
À quoi ressemblerait un monde où le sol déciderait de parler? Pauline Rüegg et Yoann Beaussart-Vogt se prêtent au jeu de la personnification. L’autrice et l’illustrateur ne se sont pas concerté·e·s.
Une brise souleva mes cheveux. Le ciel inondait la grandeur saisissante des montagnes. Tout n’était qu’immensité. J’avançai de quelques pas, lorsque
je crus entendre une voix portée par la respiration du vent. Un murmure semblait s’élever du sol. Le flot de mes pensées s’interrompit. Je m’arrêtai. Je fermai les yeux. J’écoutai.
| J’ai senti les rayons du soleil, Une lumière chaude et étincelante, M’éclairant sans pareil De lueurs scintillantes. |
| J’ai senti le cycle de la pluie, La cadence des saisons, L’alternance des jours et des nuits, Les périodes de floraisons. |
| J’ai senti la vie m’embrasser, Petites fleurs, arbres immenses Profondément enracinés Au coeur de ma terre florissante. |
| J’ai senti les vibrations De voix chantantes, De milliers de sons, De paroles virevoltantes. |
| J’ai senti mes océans Lentement bercés De corps flottants Au rythme des marées. |
| J’ai senti des fourmillements, Des pattes s’agiter, De doux mouvements, Dans mes cavités. |
| J’ai senti les frottements De rampantes créatures Se dressant lentement Au sein de ma nature. |
| J’ai senti les palpitations D’une multitude de coeurs Battant à l’unisson Avec ardeur. |
| J’ai senti des animaux puissants Visiter mon monde Dans un respect conscient De la vie qui abonde. |
| J’ai senti d’autres êtres s’élever Sur leur voûte plantaire, S’avancer, explorer Les lois de l’univers. |
| J’ai senti leurs pas vaillants Rudes et déterminés Se multiplier follement Dans un rythme effréné. |
| J’ai senti leurs mains Arracher mes fruits, Les replanter plus loin Et attendre la pluie. |
| J’ai senti cette espèce vivace Observer, découvrir, S’emparer de l’espace Que j’avais à offrir. |
| J’ai senti la soumission, Le contrôle, La domestication, De mes animaux. |
| J’ai senti la cruauté, La violence, Envers des communautés Réduites au silence. |
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J’ai senti l’extermination |
| J’ai senti des constructions Dominer mon corps, Engendrer la destruction De mon vert décor. |
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J’ai senti des arbres millénaires, |
| J’ai senti du poison Se déverser en moi ; Irradiante sensation ; Brûlant désarroi. |
| J’ai senti ma terre étouffée, Mes racines entravées, Assoiffées, Sous de lourds pavés. |
| J’ai senti la purge insensée De mes océans ; Des êtres blessés, Souffrants. |
| J’ai senti ma terre trembler Sous les secousses militaires Des guerres de tranchées, De l’arme nucléaire. |
| J’ai senti ma peau percée De profondes entailles Creusées Pour extraire mes entrailles. |
| J’ai senti le pillage, L’appât du gain, Le dépeçage De mes biens. |
| J’ai senti la consommation, La corruption, L’exploitation, L’extinction. |
| J’ai senti la hiérarchie, Le coût humain D’un profit Inhumain. |
| J’ai senti ce profit Mépriser La gratuité De mes richesses. |
| J’ai senti la maladie, La soif, Le feu, La fuite. |
| J’ai senti la chaleur, La faim, La peur, La fin. |
J’ouvris les yeux. Un vent fort s’était levé. Et la sombre étendue du ciel me menaçait. Je savais tout. J’étouffai. Je criai.
Mais personne ne m’entendit.
Mais personne ne m’entendit.
Mais personne ne m’entendit.