Livio, la trentaine, est assis dans un bus à Caracas lorsque celui-ci est arrêté par la police vénézuélienne. Tous les hommes doivent descendre et sont contrôlés. Ses papiers à la main, les agents lui disent : « Il manque un tampon ici. Vous allez nous suivre au poste, vous êtes probablement recherché par Interpol. » Il est relâché après quelques vérifications. Rien ne laisse croire que Livio n’ait jamais été réellement recherché par Interpol. Encore aujourd’hui, il ignore la raison exacte de son arrestation.
De retour à Berne, sa ville, quelques semaines plus tard, Livio commence à dessiner des visages. Il en remplit des carnets entiers. Des livres pleins de criminel·le·x·s. C’est son expérience à Caracas qui lui a donné l’idée d’utiliser les photos de signalement d’Interpol comme modèles pour son art. Les fiches sont accessibles publiquement sur le site de l’organisation. Avec son stylo-pinceau, il se met à reproduire des personnes recherchées pour meurtre, pour des délits sexuels, des crimes de guerre, mais aussi pour des délits financiers, des incendies criminels ou de la contrebande. Il s’impose une seule règle : pas plus de cinq minutes par visage. Le résultat jusqu’ici – trois livres grouillant de milliers de portraits – est stupéfiant. L’exercice de style s’est transformé en œuvre d’art.
« Le Mexique ne recherche qu’une seule personne. » « Chemises et polos sont les habits les plus fréquents sur les photos de personnes recherchées. » « La Russie est responsable de la moitié des plus de 6000 avis de recherche d’Interpol. » Des curiosités comme celles-ci, Livio en connaît à la pelle. Que la plupart des personnes recherchées par la Russie le soient pour terrorisme révèle certainement quelque chose sur l’orientation du gouvernement. L’Argentine semble pour sa part n’avoir déclaré bataille qu’aux meurtriers, et leurs photos lui rappellent les images Panini. « À quoi ressemble un meurtrier ?» demande-t-il de façon provocatrice. Et il enchaîne : « Pourquoi associer un crime à un visage plutôt qu’à un autre évoque-t-il des sensations différentes ? » Il aime poser des questions et les note soigneusement dans un calepin. Elles mettent en lumière, parfois de manière absurde, le manque d’uniformité de cet outil international de recherche criminelle.
« Je reproduis des êtres humains », souligne-t-il. Quand il dessine, il décompose chaque visage en parties distinctes qu’il retrace toujours dans le même ordre – mais ce faisant, il n’abandonne jamais son regard conscient et bienveillant. « Un visage révèle plus que le crime qui y est associé. » Certaines photos, surtout quand elles ne proviennent ni de sources officielles ni de mesures d’identification, laissent de l’espace à la rêverie : « À quel moment cette expression béate et encadrée par un chic casque audio a-t-elle été immortalisée ? » Parfois, il est difficile de dessiner quelqu’un qui a commis certaines choses, confie Livio. Après tout, le fait de représenter une personne lui confère une forme de considération, ne serait-ce que pour un instant.
Que pense-t-il du principe de l’appel à témoin, d’afficher dans l’espace public le visage d’une personne qui a – ou aurait – commis un crime ? La réponse de Livio est nuancée. Il avoue qu’il n’aimerait pas croiser le chemin de certain·e·x·s de ses modèles, c’est clair. Rechercher quelqu’un publiquement se justifie par sa dangerosité. Mais dangerosité pour qui ? En l’absence de limites claires – et qui soient en outre respectées –, n’importe qui peut finir sur ce genre de listes. « Est-ce ainsi que nous voulons vivre ensemble ? » Au mois de mars, le Ministère public bernois a lancé un appel à témoin public. Parmi les individus recherchés, il y a des auteur·rice·x·s présumé·e·x·s de dégâts matériels. Qu’est-ce que cela nous dit sur notre pays ? Livio ignore encore ce qu’il fera de son encyclopédie de portraits. En attendant, ni ses idées ni son pinceau ne risquent de sécher.