«Le consentement ne s’applique pas ici. On nous a juste forcé la main. Notre tribu n’a pas beaucoup de moyens, je pense qu’on a profité de nous et du fait que nous ignorions ce qui se passait vraiment à l’époque. » Shelley Harjo, membre de la tribu shoshone-païute de Fort McDermitt dans le Nevada, est amère. C’est sur les terres de sa communauté que la mine de Thacker Pass, en cours de construction, extraira du lithium dans quelques mois.
Dans sa course aux minerais « critiques », l’administration Trump multiplie l’attribution de concessions minières. L’État du Nevada concentre à lui seul près de 85 % des gisements sur sol étasunien. Pour se faire une idée de l’ampleur du phénomène, pas moins de 23 500 demandes de concession y avaient été déposées en septembre 2024. Outre Thaker Pass, deux autres projets miniers d’envergure – le Nevada North Lithium Project et le projet de mine de Rhyolite Ridge – viendront bientôt nourrir l’appétit des industries éolienne et automobile ainsi que les infrastructures nécessaires pour poursuivre l’expansion des centres de données liés à l’intelligence artificielle. Or ces trois sites d’extraction représentent de graves menaces pour les communautés autochtones installées sur ces terres, comme le montre un rapport d’Amnesty International publié le 12 mai.
De l’argent suisse au Nevada
Trois banques helvétiques ont investi dans les projets controversés au Nevada. UBS et la banque privée Pictet & Cie SA détiennent des actions de General Motors (GM) et de Lithium Americas, toutes deux liées à la mine de Thacker Pass, ainsi que d’Evolution, liée au projet Nevada North Lithium. La Banque nationale suisse détient quant à elle des participations, également dans GM et Lithium Americas.
Dans la ligne directe de spoliation séculaire des peuples autochtones, les autorités n’ont pas jugé nécessaire de respecter leurs droits à l’autodétermination et au consentement préalable, libre et éclairé. Contrairement à ce que prévoient les normes internationales relatives aux droits humains, qui précisent que ces terres appartiennent aux populations autochtones, Washington considère ces terrains comme publics. Il y agit donc comme bon lui semble.
Traditions niées
Le 12 septembre 1865, Thaker Pass a été le théâtre du massacre de 31 hommes, femmes et enfants d’une tribu païute par un régiment de la cavalerie des États- Unis. « Mes ancêtres reposent ici; c’est pour eux que nous avons tenté de protéger cette terre. » Dorece Sam Antonio, une descendante directe de l’un des trois survivants de cet événement tragique, fait aujourd’hui partie des autochtones qui s’opposent à la mine.
« La validation à la hâte de projets miniers situés sur les terres ancestrales de populations autochtones, sans considération de leurs droits, perpétue les préjudices historiques », déclare Alysha Khambay, chercheuse au sein de l’équipe Responsabilité des entreprises en matière de droits humains à Amnesty International et coautrice du rapport. Le droit fédéral américain n’impose en effet pas le consentement des populations autochtones dès lors que le terrain est considéré comme public. Les compagnies minières australienne et canadienne – Ioneer et Lithium Americas – qui exploitent deux des gisements dans le Nevada peuvent donc aisément se défendre de toute activité illégale.
Amnesty appelle les États-Unis à réformer la législation fédérale et celle des États. Mais l’organisation attire également l’attention sur le fait que Washington n’est pas seul en cause : les normes internationales indiquent explicitement que les entreprises doivent appliquer le plus haut niveau de diligence lorsque la réglementation locale est moins exigeante. Les compagnies étrangères qui opèrent sur sol américain sont donc également responsables – en particulier la canadienne Lithium Americas. En effet, Ottawa a intégré les principes de la Déclaration des Nations unies sur les droits des peuples autochtones dans le droit national et provincial en Colombie-Britannique, où l’entreprise est domiciliée.