En se promenant dans les rues de Lausanne, il devient commun de croiser des maillots de foot noirs rayés de violet, portant la mention FC Hardegger. Fondé en 2022, ce club doit son nom à la militante féministe et syndicaliste suisse Margareth Faas Hardegger. Lola, Julien, Laurence et Maël rejoignent le cercle où une vingtaine de membres s’échauffent et discutent du prochain match de soutien à la population cubaine. Leurs maillots arborent fièrement « Personne n’est illégal » en farsi ou « Nous sommes tous antifascistes ».
Au bout du lac, les membres du Club populaire de sports de combat (CPSC) se retrouvent plusieurs fois par semaine à Genève dans le quartier des Pâquis, pour des entraînements de boxe thaïe à prix libre. Sur des tatamis disposés en carré, deux personnes retirent leurs gants, essoufflées, tandis que Margot*, Oriane* et Louisa* discutent sur le canapé. « Dès le départ, j’ai eu un énorme crush, autant pour la boxe que pour cet endroit », confie cette dernière. Elle est membre du CPSC depuis trois ans et y donne plusieurs cours par semaine. Sur la pelouse verte du stade de Chavannes, Maël partage le même enthousiasme : « Passer un dimanche sans foot, ce serait bizarre. Ça me fait du bien de venir ici. »
Faire corps
Tant le FC Hardegger que le CPSC se revendiquent antifascistes, antiracistes et antisexistes. Ces initiatives s’inscrivent dans une mouvance plus large de clubs de sport populaires, nés au cœur de luttes sociales. Côté foot, on pense notamment au Ménilmontant FC 1871 à Paris, au Spartak Lecce en Italie ou au FC Sankt Pauli à Hambourg, érigés en réponse à la montée des supporter·rice·x·s d’extrême droite dans les stades. Côté boxe, des collectifs comme Boxe populaire X-Rousse à Lyon ou la Maladroite à Marseille partagent une philosophie d’inclusivité : rendre la pratique accessible au plus grand nombre, financièrement ou socialement. Terrain et ring deviennent alors des espaces de résistance aux logiques dominantes du sport.
Ce qui frappe d’emblée en arrivant aux entraînements, c’est l’atmosphère qui s’en dégage. Pas de compétition acharnée, pas de hiérarchie rigide, pas de jugement sur le niveau. Chaque dimanche vers 17h, l’entraînement terminé, les membres du FC Hardegger font des étirements ensemble et échangent sur les manifestations et événements à venir.
Le club accueille aussi bien des personnes n’ayant jamais touché un ballon que des joueur·euse·x·s aguerri·e·x·s, des Lausannois·e·x·s ainsi que des personnes non suisses, parfois peu à l’aise en français. « On crée un autre type de lien », résume Lola, joueuse et cofondatrice du club. Au CPSC, chaque cours se termine par un cercle de parole où chacun·e·x partage ses retours et critiques, et où circulent informations politiques et annonces militantes. Dans les deux clubs, se retrouver dans la pratique sportive permet de créer des synergies entre des profils qui, en d’autres circonstances, ne se croiseraient peut-être pas. « Plusieurs personnes au sein du club sont aussi engagées dans d’autres organisations [politiques], qui ne sont pas forcément alignées entre elles. Mais quand on fait un entraînement, on se rejoint et on apprend à se connaître. », observe Louisa. Pour celleux qui évoluent en dehors des milieux associatifs ou militants, ces espaces permettent aussi de se familiariser avec certains codes – autogestion, prise de décision collective – sans jamais les imposer.
Politique en pratique
« Le politique, pour moi, ça s’incarne d’abord, avant d’être théorique. C’est dans la manière dont est tenu le club et dont est mené l’entraînement », explique Oriane, nouvellement membre du CPSC. De fait, le FC Hardegger et le CPSC sont autogérés et autofinancés afin de rester indépendants. Les décisions se prennent collectivement, les tâches sont réparties entre les membres. Les activités du CPSC sont gérées par un comité, dans la plus grande transparence possible. Au FC Hardegger, des groupes de travail thématiques, chapeautés par une assemblée générale annuelle, gèrent les entraînements, la communication et les événements de soutien. L’objectif sportif – car il y en a tout de même un – n’est pas la première place du classement de Ligue romande. La seule médaille qui vaille de l’or à leurs yeux : le prix Fair Play. « Je trouve que ça nous correspond bien », glisse Laurence, cofondatrice du club.
Une attention particulière est donnée à l’inclusivité des cours. L’équipe du FC Hardegger est mixte, une particularité encore rare. Certains cours du CPSC sont organisés en mixité choisie, sans hommes cisgenres, afin de permettre à des personnes souvent exclues des sports de combat de pratiquer dans un cadre sécurisant. « C’est notre premier but », insiste Margot, coach depuis près de huit ans. Lors du gala annuel, les personnes trans sont également bienvenues sur le ring, « ce qui n’est pas le cas dans les clubs fédérés », précise Louisa.
Miroir de la société
« Dans le foot, j’aime le jeu, et je dis jeu exprès pour ne pas dire sport. Le sport de haut niveau et tout ce qui va avec, c’est vraiment terrible. C’est un peu le miroir de notre société », déplore Julien. Ces initiatives changent-elles vraiment quelque chose ? Kevin Roşianu, sociologue et membre de l’Observatoire du sport populaire, nuance : « Il me paraît difficile de parler de changement sociétal à ce stade. En revanche, ces projets montrent que l’enjeu n’est pas l’attrait de minorités de genre pour le muay thaï ou le foot, mais bien les conditions d’accès à ces milieux. » Justine Scheidegger, également sociologue et membre de l’observatoire, rappelle un aspect à ne pas sous-estimer : « À l’heure de l’individualisme forcené, se retrouver ensemble pour partager une activité, c’est déjà quelque chose. »
Il est peu probable que ces initiatives renversent des structures de domination bien ancrées. Mais elles les fissurent, localement, concrètement. Elles offrent des espaces où les rapports sociaux habituels sont temporairement suspendus, où l’on peut exister différemment : s’entraîner sans être jugé·e·x, militer sans être contrôlé·e·x, apprendre sans être stigmatisé·e·x. Dans un paysage sportif largement dominé par la logique marchande, ces clubs font le pari inverse : celui du collectif, de l’accessibilité, de l’horizontalité.
Se reconstruire par la boxe
Le programme Mon Avenir de l’association Europe Charmilles apporte une dimension différente. Ici, le sport n’est pas un vecteur politique mais un outil de reconstruction. Les jeunes accompagnés par le programme, souvent en situation de décrochage depuis plusieurs années, participent aux cours de muay thaï dans un cadre plus large qui comprend du coaching professionnel et un soutien psychologique. La boxe sert à réintroduire un certain rythme, de la structure, pas à pas. Ce qui rend le dispositif efficace : sa flexibilité et son accessibilité. « Rien n’est obligatoire », souligne Jalal Slimi, responsable du programme. « On ne peut pas exiger d’un jeune qui n’a pas eu d’activité professionnelle pendant plusieurs années de venir tout le temps. » La psychologue ainsi que le responsable du programme participent aussi aux entraînements. «Ils voient qu’on galère comme eux, et que si on y arrive, ils peuvent le faire aussi.»