Le langage politique a pour particularité de présenter les reculs comme des progrès. On parle de « solutions innovantes », formule utilisée depuis des mois par les gouvernements européens pour promouvoir leur politique migratoire. Cela désigne avant tout une chose : des centres de rétention situés dans des pays tiers, appelés « Return Hubs », vers lesquels des personnes peuvent être transférées de force, même si elles n’ont aucun lien avec ces pays.
Le règlement de l'UE sur le retour crée pour la première fois une base juridique explicite à cet effet. Mais une base juridique ne rend pas une pratique légale. Elle la rend simplement acceptable sur le plan institutionnel.
Centres de rétention : pratiques illégales et violation grave des droits humains
De par leur conception même, les « Return Hubs » constituent une grave violation des droits humains. Aucune formulation juridique, aussi habile soit-elle, ne peut y changer quoi que ce soit. Loin d'être un progrès, nous assistons aujourd'hui à la normalisation de pratiques qui ont déjà été jugées illégales et se sont révélées inefficaces.
De par leur conception même, les « Return Hubs » constituent une grave violation des droits humains.
L'accord entre l'Italie et l'Albanie a ainsi été remis en cause à la suite d'un arrêt de la Cour de justice de l'Union européenne. En seulement cinq ans, le projet a coûté jusqu'à 800 millions d'euros et la plupart des demandeur·euse·x·s d'asile envoyé·e·x·s en Albanie ont été rapatrié·e·x·s par avion en Italie quelques heures seulement après leur arrivée, à la suite de décisions rendues par des tribunaux italiens.
Le « modèle rwandais » du Royaume-Uni — qui a couté au moins 700 millions de livres sterling de dépenses directes, auxquelles s’ajoutent des milliards de coûts induits pour le système d’asile britannique — a été déclaré illégal par la Cour suprême britannique avant même qu’une seule personne n’ait pu être transférée au Rwanda. Selon la Cour, ce dispositif enfreint l’interdiction d’expulser des personnes vers un pays où elles risquent la mort, la torture ou des traitements inhumains.
Il en résulte des dépenses démesurées, sans compter les souffrances et la déshumanisation des personnes en fuite. À cela s'ajoute le fait que de tels accords peuvent créer des dépendances politiques indésirables. L'accord entre l'UE et la Turquie en est un exemple.
En effet, la Turquie reçoit des fonds considérables de l’UE en dépit de violations avérées des droits de humains à l’encontre des réfugié·e·x·s et des migrant·e·x·s. En 2020, la Turquie a suspendu la réadmission des réfugié·e·x·s en provenance de Grèce en raison de divergences politiques avec l’UE. À chaque nouvelle coopération visant à endiguer la migration vers l’Europe, l’UE s’expose à des moyens de pression similaires et nuit ainsi à sa propre capacité d’action.
Douze pays sont envisagés comme partenaires potentiels, parmi lesquels la Libye, le Rwanda et l'Ouzbékistan.
L'UE ignore les leçons du passé
L'UE semble déterminée à ignorer les leçons du passé. Cinq États membres (l'Allemagne, l'Autriche, les Pays-Bas, le Danemark et la Grèce) se battent pour être les premiers à mettre en œuvre des mesures en matière de politique migratoire qui portent atteinte aux normes relatives aux droits humains.
Douze pays sont envisagés comme partenaires potentiels, parmi lesquels la Libye, le Rwanda et l'Ouzbékistan. Le gouvernement autrichien a en outre rendu public ses projets de création de « Return Hubs » dans des pays tiers.
Par ailleurs, l'Autriche a conclu un accord avec l'Ouzbékistan qui, s'il ne prévoit pas de centres de rétention, vise toutefois à faciliter l'expulsion des ressortissant·e·x·s de pays tiers vers leur pays d'origine. L'objectif politique est dans ce cas le rapatriement de personnes vers l'Afghanistan via l’Ouzbékistan, ce qui revient à transférer la responsabilité de leur protection à des États tiers. Cela viole — au moins indirectement — le principe de non-refoulement, car l'Autriche autorise ces rapatriements sans vérifier elle-même les risques qui y sont liés et sans en assumer la responsabilité.
Bien que l'accord fasse référence au respect du droit international, l'Ouzbékistan n'est signataire ni de la Convention de Genève relative au statut des réfugiés ni de la Convention européenne des droits de l'homme (CEDH). Ce pays ne dispose en outre d'aucun système d'asile officiel et, selon des rapports des Nations unies et d'organisations internationales de défense des droits humains, enfreint de manière répétée depuis des années l'interdiction de la torture. En Allemagne, des projets similaires sont mis en œuvre et le budget du ministère fédéral de l'Intérieur prévoit une enveloppe de 40 millions d'euros pour des « solutions innovantes » de cet acabit.
Les deux gouvernements continuent ainsi de miser sur le cloisonnement, au lieu d'investir dans des systèmes d'asile respectueux des droits humains, des mesures de protection et une politique d'intégration durable. Tant l'UE que certains États membres agissent ainsi de manière extrêmement opaque et laissent la population dans l'incertitude quant à la suite des événements.
La question de l'asile est utilisée comme thème politique majeur, alors que ni l'Autriche ni l'Allemagne ne se trouvent dans une situation d'urgence. C'est ce que montre la baisse significative du nombre de demandes d'asile : en Autriche, celles-ci ont diminué de 36 % en 2025 par rapport à l'année précédente, puis d'environ 30 % supplémentaires au premier trimestre 2026. En Allemagne également, l’immigration nette a reculé d’au moins 40 % en 2025 par rapport à l’année précédente et, pour la première fois depuis 2020, elle ne compense plus le déficit de natalité.
Préoccupations en matière de droits humains : innovation ou abus institutionnalisé ?
La politique d’externalisation mise en route par l’UE a des conséquences considérables : elle affaiblit la transparence et l’obligation de rendre des comptes, sape les mécanismes de protection existants et crée des précédents dangereux desquels il sera difficile de revenir.
La société civile et les institutions internationales mettent en garde contre le fait que les « Return Hubs » peuvent conduire à des détentions arbitraires, à de graves atteintes au droit à la liberté de circulation et à un risque élevé d’expulsion vers des pays où les réfugié·e·x·s risquent d’être victimes de torture ou de traitements inhumains. Il existe en outre un risque que les réfugié·e·x·s restent dans une situation juridique incertaine, sans accès effectif à une protection juridique ni à un contrôle indépendant.
Les familles avec enfants, les femmes enceintes, les personnes LGBTQIA+ et les victimes de la traite des êtres humains devraient être placées dans des centres de rétention.
Les groupes vulnérables sont particulièrement menacés. Les familles avec enfants, les femmes enceintes, les personnes LGBTQIA+ et les victimes de la traite des êtres humains risquent d’être placées dans des centres de rétention, où, en l’absence de normes de protection contraignantes et de contrôles, elles sont exposées à des mauvais traitements et au risque d’être oubliées.
L’argument souvent avancé selon lequel les centres de rétention ne seraient utilisés que dans des cas isolés et serviraient avant tout à dissuader ne prend pas en compte la dynamique politique. Une fois mis en place, la pression pour les remplir sera immense. Aucun gouvernement ne pourra justifier des dépenses de plusieurs millions pour des établissements vides. L’extension de leur utilisation est donc inévitable.
Une politique de dissuasion ne réduit pas le nombre de personnes en quête de protection
Mais la logique de dissuasion est elle-même erronée. L’expérience montre que la dissuasion ne réduit pas le nombre de personnes en quête de protection. Les personnes continuent de fuir la guerre et les persécutions. Au contraire, elle conduit plutôt à une méfiance croissante envers les institutions des pays d’accueil. Les personnes qui craignent un système déshumanisant tenteront d’y échapper. Les mesures qui créent de telles incitations sapent un système d’asile efficace au lieu de le renforcer.
La stratégie consistant à faire pression sur les pays d’origine pour qu’ils réadmettent leurs ressortissant·e·x·s en les menaçant d’un transfert vers un pays étranger est particulièrement préoccupante. Utiliser la souffrance des personnes comme moyen de pression politique est incompatible avec les normes humanitaires de l’UE.